L’Aéro-Club des Sourds de France, association parisienne, a fêté son 10ème anniversaire, du 25 au 28 mai dernier, à Graulhet près d’Albi. WebSourd est allé faire un reportage dans lequel le Président, Henri Corderoy du Tiers, nous raconte l’histoire d’un long combat pour que les sourds puissent devenir pilotes d’ULM.
SOMMAIRE
1- Il y a dix ans... (durée vidéo : 3’48’’)
2- Quelques dates de Fly-ins (rassemblements internationaux, en France et en Europe)(durée vidéo : 5’21’’)
3- Ce que nous avons obtenu (durée vidéo : 4’44’’)
4- Grande question pour l’avenir (durée vidéo : 55’’)
Par JOR et JS
Henri CORDEROY DU TIERS Bonjour, je m’appelle Henri CORDEROY DU TIERSet suis le fondateur de l’association des pilotes sourds.
Henri CORDEROY DU TIERS Aujourd’hui, nous fêtons le dixième anniversaire de l’Aéroclub des Sourds de France ; à cette occasion il est donc important que je vous retrace son histoire. Tout a commencé aux Etats-Unis en juillet 1994 où s’est déroulée la première rencontre des pilotes sourds, jusque là tous isolés aux quatre coins du monde. Je m’y suis rendu accompagné de ma femme et de sa fille. Cette rencontre s’étendait sur quatre jours environ et regroupait pour la première fois des pilotes sourds de divers horizons qui ont ainsi pu discuter de leur passion. Comme de nombreuses nationalités différentes étaient présentes, cette rencontre a marqué la création de l’IDPA : l’Association Internationale des Pilotes Sourds. En discutant sur la situation des pilotes sourds au niveau européen, il était évident qu’aucun échange n’avait été mis en place ; face à la motivation des organisateurs de cette rencontre qui nous pressaient de faire de même en Europe, j’ai pris les choses en main. De retour en France, j’ai contacté à nouveau des pilotes sourds - français, anglais, allemand, suisse - dont j’avais fait connaissance là-bas et nous avons créé en 1995 l’IDPA-Europe. Au sein de cette association, chacun a pu apporter son expérience et les échanges ont été enrichissants. Mais nous nous sommes aperçu assez vite que 80 % au moins des membres de cette association étaient français. En effet, les moyens de communication étaient à l’époque plus restreints qu’aujourd’hui et chaque pays avait encore sa monnaie propre : les échanges entre pays étaient donc plus difficiles. Nous avons alors créé l’IDPA-France qui regroupait des pilotes sourds français et qui s’organisait pour se développer et obtenir par exemple des ULM. L’IDPA-France a été créée le 23 avril 1996 à Paris grâce au soutien de l’Aéroclub de France qui nous a prêté une salle et qui nous a soutenu pour la création de l’association. Dès lors nous avons organisé différentes rencontres, comme ici à Graulhet en 1997, ou bien à Lille pour une rencontre européenne. Nous avons également proposé des stages d’ULM et de parapente. En 2001, l’association s’était déjà bien développée, à tel point que la Fédération française d’ULM a eu connaissance de nos activités, ce qui nous a permis de nous affilier à cette fédération. En 2003, devant le succès de notre association, nous avons décidé de changer de nom. L’IDPA-France est simplement devenu l’Aéroclub des Sourds de France, l’ACSF. L’année dernière, le Ministère de la Jeunesse et des Sports nous a délivré l’agrément « jeunesse et sport » pour récompenser nos diverses activités, les rencontres, les stages d’ULM, de parapente, l’école de l’ULM, etc. Cet agrément a valeur de label qualité. Aujourd’hui enfin nous fêtons les 10 ans de l’association, ici, à Graulhet, près de Toulouse, et le soleil est de la partie ! Nous allons donc pouvoir effectuer plusieurs vols dans de bonnes conditions, ce qui n’était pas le cas hier puisque mon camarade sourd et moi-même avons du atterrir sous la pluie... mais l’atterrissage était réussi !
2- Quelques dates de Fly-ins (rassemblements internationaux, en France et en Europe) (5’21’’)
Fly-ins internationaux
Henri CORDEROY DU TIERS Les Fly-ins sont organisés chaque année afin que les pilotes sourds puissent se rencontrer. La première rencontre a eu lieu aux Etats-Unis en 1994 dans le Tennessee sur une période de quatre jours, puis, en 1995, à Manteo, en Caroline du Nord pour une semaine. En 1996, nous avons découvert la Californie qui est une superbe région et plus précisément Los Angeles. Durant une semaine, nous avons eu le temps d’effectuer plusieurs vols, de participer à des compétitions, à des conférences sur divers thèmes dont celui de la sécurité et de discuter avec les autres pilotes. En 1997, la rencontre s’est déroulée au Texas mais nous n’avons pas pu y participer. En 1998, nous nous sommes réunis à West Bend, dans le Wisconsin. C’est une femme qui s’est occupée de l’organisation, et ce, sur une semaine. En 1999, la rencontre a eu lieu près de Washington DC, à Frederick (Maryland), ville qui attire beaucoup de sourds. Pour nous y rendre, nous avions loué un avion 6 places ; nous avons décollé de New-York pour aller voler autour de la Tour Eiffel. Ce fut un moment émouvant ! Puis nous avons rejoint Frederick où nous sommes restés une semaine. Tout s’y est très bien passé. En 2000, retour en Californie mais cette fois à San Fransico. La semaine s’est très bien déroulée ; nous avons pu survoler les environs et profiter du paysage entre les compétitions et les conférences qui proposent chaque année des débats autour d’un thème particulier. En 2001, ce n’est pas aux Etats-Unis que nous nous sommes rendus mais en Australie, et pour trois semaines ! Il y avait cinq français, un américain et trois australiens. Nous disposions en tout de trois avions, tous des CESSNA de modèle 182 possédant une puissance de 230 chevaux. Nous avons ainsi pu effectuer plusieurs vols et parcourir quelques 8000 kilomètres au-dessus de l’Australie sur ces trois semaines. J’en garde un souvenir inoubliable ! En 2002, nous sommes retournés à Frederick, près de Washington DC. Mon beau-frère s’était occupé de l’organisation et de l’accueil. J’ai à ce propos une anecdote : Vous savez que chaque année, lors de ces rencontres, des compétitions sont organisées ; pour l’une d’entre elles, il s’agit de décoller puis d’atterrir très précisément sur la ligne tracée au sol. Il y avait plusieurs équipes composées de six ou de quatre pilotes. Je décolle donc pour l’équipe française et j’atterris pile sur la ligne ! Les américains étaient épatés tandis que les français étaient ravis ! Moi-même, en atterrissant je ne savais pas vraiment si j’étais sur la ligne ou non, mais je pressentais que j’avais réussi. En effet, j’avais bel et bien réussi ! Les américains étaient réellement étonnés mais désormais il était possible de les battre, et la France l’avait fait ! En 2003, nous avons été accueillis dans l’Ohio, à Dayton. C’était l’occasion de célébrer le centenaire du premier vol, qui avait donc eu lieu en 1903 puis de participer aux conférences et compétitions annuelles. En 2004, nous n’avons pas participé à la rencontre annuelle. En 2005, nous avons été accueilli à Boston, au nord ouest de New-York, pour une semaine qui s’est très bien passée.
Fly-ins en France et en Europe
Henri CORDEROY DU TIERS Cette année, nous attendons donc juillet pour le rassemblement annuel. En France, nous avons également organisés quelques rencontres. Nous en comptons cinq à ce jour. Le premier rassemblement était européen et s’est déroulé à Lille en 1996. En 1997, nous étions ici même, à Graulhet. Cette rencontre a duré trois jours et s’est également très bien passée. En 2001, nous avons fêté les cinq ans de l’Aéroclub des Sourds de France, ici à Graulhet. La rencontre a duré trois jours pendant lesquels nous avons accueilli beaucoup de monde ; nous avons proposé des vols en ULM pour ceux qui n’avaient pas encore pu en acheter. Je pense également à la rencontre de 1998 qui nous avait réuni dans la région parisienne pour trois jours. Enfin, cette année, nous vous attendons à nouveau à Graulhet pour célébrer le dixième anniversaire de l’Aéroclub, sous le soleil !
3- Ce que nous avons obtenu (4’44’’)
Henri CORDEROY DU TIERS
Vous savez que nous nous sommes battus pour pouvoir participer à des compétitions, et les autorisations que nous avons obtenues sont le fruit de nombreuses actions. Voici les résultats de nos démarches :
Pour la Fédération Française d’ULM, il n’y a aucune contrainte. Les sourds sont pleinement autorisés à piloter un ULM. En ce qui concerne les problèmes d’équilibre, cela ne doit pas empêcher un sourd de faire une formation et par ailleurs cela ne pourra pas servir de contre-indication à l’issue de la visite médicale.
Pour le parapente, une visite médicale est obligatoire pour toute participation à une compétition de haut niveau et il faut aller voir pour cela un médecin agréé par la Fédération Française de Vol Libre (FFVL). Une liste de ces médecins agréés est disponible auprès de la FFVL.
Concernant les compétitions de haut niveau en parachute, obtenir une autorisation est plus difficile. En effet, le saut en parachute agit sur l’équilibre surtout lors du saut de l’avion, lorsque le parachute n’est pas encore stabilisé et c’est donc d’autant plus difficile pour un sourd. A ce jour, un sourd a réussi à obtenir l’autorisation en 1997. Un autre sourd a également obtenu cette autorisation en 2001 en collaboration avec la Fédération française de Parachute (FFP). De quelle collaboration s’agit-il ? Dès qu’un sourd souhaite obtenir cette autorisation, il doit passer une visite médicale auprès d’un médecin agréé par la FFP. Il lui fait part de sa demande en précisant qu’il est sourd et qu’il a des problèmes d’équilibre. Le dossier est donc transmis avec cette remarque au siège de la FFP où il sera examiné par un autre médecin. A ce stade, une dérogation peut donc être délivrée. Il n’est plus question d’obtenir des autorisations en fraudant : Dorénavant des dérogations légales, donc reconnues par la FFP, peuvent être obtenues.
Pour le pilotage d’avion, un ingénieur toulousain, Jean-Louis Tournier, spécialiste des systèmes électroniques, nous a prêté main forte. En effet, après sa rencontre avec un sourd, il s’est rendu compte que les sourds souhaitant piloter se trouvaient gênés par les systèmes de communication radio existants. Il a donc mis en place le projet WIC qui est un système permettant de traduire un message digital en message audio et inversement. Le projet a abouti et cette technologie est donc fin prête. Une prime a donc été attribuée à l’Aéroclub des Sourds de France pour récompenser cette technologie qui a reçu le prix de l’innovation dans le domaine aéronautique en 1999.
Il a été proposé de mettre en place cette technologie dans des avions de ligne civils mais le projet a été refusé, précisément parce que cette technologie a vu le jour pour répondre à un problème technique lié à la surdité. Ceci dit, c’est une technologie réellement intéressante et qui sera donc mise de côté pour servir plus tard.
Passons maintenant à des résultats un peu plus mitigés, pour lesquels nous allons encore devoir travailler. Cela concerne principalement deux choses :
En premier lieu, le pilotage des avions. Nous avons demandé au Conseil Médical de l’Aviation civile de fournir des dérogations pour les sourds souhaitant piloter des avions seuls, et ce, même si un sourd ne peut utiliser le système de communication radio pour être en lien avec les contrôles aériens. Ils savent bien sûr qu’un sourd est capable de piloter seul, sans un tel système, mais il semblerait que le document officiel l’autorisant ne soit pas encore prêt. J’ai pourtant obtenu une licence anglaise il y a deux ans, document qui plus est traduit. Les Etats-Unis délivrent également un tel document, et depuis bien plus longtemps, ce qui a permis à plus de deux cent sourds de piloter avec une licence. Les autorités médicales en lien avec l’aviation civile américaine leur délivrent ainsi l’autorisation directement, il n’ont même pas besoin de dérogation.
Mais ici, les autorités ne sont pas encore prêtes. Nous le savons bien, en France, ce n’est pas facile de faire changer les choses. C’est dommage mais nous allons poursuivre nos revendications, d’autant plus qu’en l’état actuel nous disposons de peu de choses et que beaucoup de technologies peuvent être étudiées et pourquoi pas installées sur des appareils pas obligatoirement pilotés par des sourds.
Au sujet des planeurs non motorisés, nous ne sommes pas encore autorisés à participer aux compétitions, à peu près pour les mêmes raisons que pour le pilotage des avions. C’est à dire qu’aucune dérogation ne peut encore être délivrée, sans compter le problème du système de communication radio qui ne peut pas être utilisé par un sourd. Or, pour piloter un planeur, la radio est moins indispensable que pour un avion. Il faut donc faire valoir cet argument et continuer à se battre pour obtenir des résultats satisfaisants.
4- Grande question pour l’avenir (55’’)
Henri CORDEROY DU TIERS Vous savez que la loi du 11 février 2005 porte sur l’égalité des droits et des chances pour les citoyens handicapés. C’est le Président de la République qui a été à son initiative. Une telle loi est directement en lien avec la situation actuelle des sourds qui ont la possibilité de piloter des planeurs mais qui n’ont pas encore obtenu le droit de piloter des avions. Nous souhaitons donc profiter de cette loi sur l’accessibilité et l’égalité des droits et des chances pour rétablir cette situation. Nous avons ainsi posé la question au Président de l’Unisda, Monsieur Jérémy Boroy ; celui-ci nous a indiqué que nous sommes effectivement en droit de poser la question et de voir si cette loi est applicable dans le domaine aéronautique. Il est d’ailleurs tout à fait possible qu’elle le soit et nous devons donc poursuivre nos démarches : en aucun cas nous ne devons baisser les bras.
(Coproduction avec l’Aero Club des Sourds de France)