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  Le CESDA de Toulouse a plus d’un siècle  
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par Marylène CHARRIERE
A l’occasion de la semaine européenne de Patrimoine, le CESDA (Centre Education Spécialisée des Déficients Auditifs) de Toulouse accueille une grande exposition « L’Ecole des Sourds et Muets de Toulouse, de sa création à nos jours » le week end du 20 et 21 septembre 2008.

1) les 150 ans de l’école (04’16")

Tout le long du week end, dans le cadre des Journées du Patrimoine, plus de 250 personnes, en majorité des vieux sourds, sont venus visiter l’établissement du CESDA et apprendre l’histoire de la création de cette école des sourds de Toulouse depuis 150 ans.

Dans la cour intérieure, ancienne salle de couture, une grande exposition présentant des panneaux visuels déroule un panorama des premières prises en charge institutionnelles des Sourds-muets à Toulouse, depuis 1775. On voit ensuite l’oeuvre de scolarisation des sourds par l’Abbé Chazottes de 1826 à 1858, prolongée par ses successeurs, jusqu’à l’actuel CESDA Paulin Andrieu, rue des 36 ponts.

D’anciens élèves, d’anciens professionnels et un public curieux, ont profité de la visite guidée autour de l’établissement par le professeur sourd. L’établissement a été usé par les intempéries, parfois violentes. Aussi, certaines salles sont condamnées et d’autres seront rénovées plus tard. Depuis quelques années, l’internat a été transféré dans le quartier de Lespinet dans un établissement neuf.

Cette exposition a permis aussi de mettre en avant la richesse du patrimoine culturel des sourds, en présentant des ouvrages, des documents vidéo, notamment des poèmes de Pélissier, et une exposition réalisée par les élèves sourds de l’établissement.

2) L’enseignement de l’Abbé Chazotte (04’36")

L’École de Toulouse a occupé une place remarquable et reconnue dans l’enseignement des sourds, la réussite professionnelle de plusieurs élèves en atteste, comme celle de Pierre Pélissier. La méthode de l’abbé Chazottes lui a attiré les éloges des plus hautes autorités parisiennes et lui a valu la Légion d’Honneur, en 1852. L’abbé est resté pendant plus de 30 ans, directeur de cette école. Décédé le 15 avril en 1858, il repose au cimetière de Terre-Cabade, où la ville de Toulouse lui a offert une parcelle.

Jean-François Piquet, guide sourd de l’exposition et collaborateur de l’association Tolosa’31, nous parle de la méthode de l’Abbé Chazotte et l’un des plus prestigieux élèves sourds, Pierre Pélissier (1814-1863) devenu enseignant à l’école de Toulouse puis de Paris.

(Jean-François Piquet) "C’était un abbé qui utilisait des méthodes d’enseignement assez proches de celles de l’abbé de l’épée. Il utilisait les signes dans l’éducation des jeunes sourds, en lien avec le français écrit, bien sûr. Parmi les élèves de l’abbé Chazotte, il y avait un jeune très prometteur, Pierre Pélissier. Ce dernier est devenu sourd vers l’âge de cinq ans, il a bénéficié des méthodes d’enseignement de l’abbé Chazotte ; les leçons et la méthodologie étaient dispensées en français écrit et en langue des signes. On parle souvent de Pierre Pélissier mais il faut savoir que plusieurs de ses pairs qui ont suivi l’enseignement de l’abbé Chazotte, ont réussi à faire carrière. Ils ont, par la suite, intégré des établissements dans toute la France. Certains sont devenus responsables de service, d’autres professeurs, surveillant général, répétiteur (un assistant d’enseignant chargé de reprendre les cours dans la classe, cela se faisait beaucoup à l’époque).

Revenons à Pierre Pélissier, il a été un élève remarquable à tous points de vue. Il était brillant, doué, très intelligent. Il est devenu célèbre d’une part grâce à ses écrits, notamment un livret de 34 poésies qui permettent d’appréhender les spécificités de la surdité, et d’autre part grâce à un ouvrage pédagogique pour les classes du primaire. Ce dernier a servi de modèle à un bon nombre d’enseignants contemporains de Pierre Pélissier. Il est enfin à l’origine d’un très important dictionnaire répertoriant plus de 400 signes qu’il a coécrit avec d’autres pédagogues. Il a reçu pour cet ouvrage les honneurs de l’Académie ainsi qu’un titre honorifique. Il faut rendre hommage à Pierre Pélissier et également à l’abbé Chazotte, pour la qualité de son enseignement qui a permis à un élève comme Pierre Pélissier de devenir un grand intellectuel."

3) L’intégration des élèves entendants et le modèle des enseignants sourds (06’01")

Un événement un peu particulier dans le panorama historique des sourds de Toulouse : en 1829, il a eu l’idée d’intégrer, dans l’école des sourds, des enfants qui entendent avec des enfants sourds. Les sourds et les entendants suivaient donc ensemble leur cursus scolaire ou leur formation agroalimentaire et industrielle.

(Jean-François Piquet) "C’était pourtant une époque difficile où le regard de la société sur les personnes sourdes était au mieux compatissant et ou, leur exclusion était monnaie courante. L’abbé Chazotte souhaitait que les enfants apprennent à mieux se connaître et, également que les élèves entendants puissent protéger les élèves sourds. Les mentalités étaient ainsi faites à l’époque.... Au bout de cinq ans l’expérimentation a été abandonnée sur un constat d’échec. Une communication s’était pourtant bien établie entre les sourds et les entendants car ces derniers avaient rapidement appris la langue des signes. Pour les élèves entendants, l’expérience a donc été tout à fait concluante mais malheureusement pas pour les élèves sourds qui eux, ne progressaient pas... J’ai mon opinion sur la question. J’émets l’hypothèse que les enfants entendants dans une société majoritairement entendante bénéficiaient d’un bain de langage précoce. Ils avaient une langue maternelle qui leur servait de base solide, sur laquelle ils pouvaient construire leurs apprentissages ultérieurs, la langue des signes devenait donc leur seconde langue ; contrairement aux enfants sourds qui étaient très rapidement retirés à leurs familles pour être scolarisés dans des établissements spécialisés. Les enfants sourds progressaient moins rapidement car ils n’avaient pas pu bénéficier d’un apprentissage de la langue des signes suffisant, ils avaient souvent accumulé des troubles du langage, des retards divers. Ils n’étaient donc pas prêts à recevoir cet enseignement. S’ils avaient pu se construire à travers la langue des signes en tant que véritable langue maternelle, les choses se seraient sans doute passées beaucoup mieux."

Madame Françoise Bonnal-Vergès est chercheuse en Sciences du Langage, directrice de la collection « Archives de la LSF » aux Editions Lambert-Lucas. Conceptrice de l’exposition, son point de vue rejoint celui de Jean-François Piquet concernant l’Histoire de l’école et la situation actuelle de l’éducation spécialisée des jeunes sourds.

(Françoise Bonnal-Vergès) "Mon but avant tout, à travers cette exposition, est de montrer que dans l’histoire, les sourds avaient une réelle place comme professeurs, ils étaient de vrais pédagogues et ça c’est très important. Dans notre exposition, nous avons valorisé cet aspect en faisant apparaître clairement, au moyen de couleurs, les noms des enseignants sourds qui ont œuvré à l’époque et qui étaient reconnus en tant que tels. C’est important notamment pour la reconnaissance actuelle des enseignants sourds qui reste si difficile. Moi qui suis chercheuse, je sais combien ce patrimoine historique est riche et combien il est important qu’il soit diffusé largement pour montrer le rôle prépondérant qu’ont occupé les sourds de l’époque."

(Jean-François Piquet) "Ces journées du patrimoine attirent un large public, beaucoup d’anciens élèves sont présents. Nous avons eu le témoignage de l’un d’entre eux qui n’était pas revenu dans l’établissement depuis cinquante ans. Il avait revu quelques anciens élèves à des obsèques, mais quand il a appris qu’il y avait les journées du patrimoine, que son ancienne école était ouverte, il s’est tout de suite rendu sur les lieux. Beaucoup d’anciens nous racontent avec plaisir et émotion des anecdotes sur les différents lieux qui composent l’école, les classes, la chapelle, la buanderie. Le mot qui revient sans cesse est : « enfin ! », enfin, nous pouvons revenir ici et nous souvenir. Il faut dire que c’est ici à Toulouse que la première école pour sourds a été créée. Elle a donc une grande valeur et constitue un repère dans notre identité et notre culture. C’est dans cet établissement que des élèves parfois brillants comme Pierre Pélissier ont été scolarisés. Les anciens élèves l’apprennent avec surprise mais aussi avec déception aujourd’hui, car c’est une histoire qui ne leur a pas été transmise. Ils auraient tant souhaité qu’on leur transmette ce pan de leur histoire. Cela leur aurait permis d’avoir des modèles auxquels s’identifier afin de rêver et de construire leur avenir. Beaucoup de personnes souhaitent en savoir plus aujourd’hui sur la vie de Pierre Pélissier et je réponds toujours favorablement à ces demandes. Des soirées poésies ont été organisées, elles provoquent toujours beaucoup d’émoi. On me demande des vidéos montrant des signes de cette époque, je me plie volontiers a ces demandes. Il n’est jamais trop tard pour faire connaître l’action de nos aînés. L’heure de la transmission de ce patrimoine de valeur a enfin sonné."

4) L’éducation des jeunes sourds fragilisée (04’51")

Sous la direction de Mlle Tergemina, le CESDA est actuellement un lieu d’apprentissage et d’éducation spécialisée qui reçoit 104 élèves. Ces derniers sont originaires de toute la France, comme cela a toujours été mais le nombre des jeunes sourds a considérablement baissé. Aujourd’hui, ces 104 élèvent comprennent des sourds et d’autres personnes handicapées (souffrant de dyspraxie par exemple).

(Françoise Bonnal-Vergès) "Le problème de l’oralisme, c’est qu’il est basé sur un modèle entendant qui génère de l’incompréhension chez les sourds, c’est un perpétuel retour en arrière. Si l’on observe l’histoire de la scolarité des sourds, on s’aperçoit que ce qui a été pratiqué a aussi été oublié. C’est le but de notre exposition : garder une trace, avoir un regard sur le passé qui nous permette de comprendre et de ne pas refaire éternellement les mêmes erreurs."

(Jean-François Piquet) "Je suis rentré dans cet établissement à l’âge de huit ans. C’était en 1982 et je l’ai quitté en 1993. L’enseignement n’était pas parfait mais c’était une époque où beaucoup de recherches pédagogiques autour de l’enfant sourd se faisaient et les enseignants s’adaptaient beaucoup aux élèves. La vie en communauté était d’une grande richesse, les moments de cantine, de récréation, d’internat entre nous mais aussi avec les adultes nous permettaient de nous construire. Les adultes sourds nous servaient de repères, de modèles. Parfois, on se chamaillait avec eux aussi, mais tous ces échanges d’idées, ces débats se faisaient en langue des signes et ça, c’est d’une valeur inestimable. Aujourd’hui, certains ne souhaitent pas revenir dans cet établissement à cause une scolarité gâchée. Je respecte ce point de vue. Pour ma part, j’essaie de dépasser cette vision, ce qui est important ce sont les enfants et leur avenir. Par cette journée du patrimoine, j’espère que tous les intervenants de l’établissement prendront conscience qu’il est nécessaire à un enfant de se construire dans le respect de son identité, qu’ils continueront à faire exister la langue des signes dans l’établissement. Les décisions politiques influent sur le fonctionnement d’une école, l’intégration des enfants sourds dans des établissements ordinaires est aujourd’hui largement pratiquée. Le CESDA n’échappe pas à cette influence. Cette journée, j’espère, sensibilisera le personnel et lui fera prendre conscience qu’il faut une langue et une identité pour être armé à affronter les aléas de la vie."

(Françoise Bonnal-Vergès) "A mon avis, l’intégration individuelle est une erreur car les sourds ont besoin du groupe et des échanges collectifs pour s’épanouir dans leur culture, s’enrichir et se construire, c’est important pour un enseignement de qualité. Lorsqu’ils sont seuls entourés d’entendants, il n’y aucune qualité dans l’échange, tout passe par l’interprète, ça ne peut pas fonctionner. La loi de 2005 encourage l’intégration individuelle des handicapés dans un souci d’économie mais pour les sourds, cela revient au contraire plus cher et il faut absolument se battre pour conserver la notion de « groupe ». Il faut garder cet aspect pour que puisse exister le sentiment d’identité sourde."

5)Un patrimoine en devenir (03’02")

L’établissement existait déjà bien avant d’être utilisé pour accueillir des jeunes sourds. Il faisait d’ailleurs partie d’une grande propriété qui occupait entièrement la rue des 36 ponts. Peu à peu, des parties ont été vendues et le CESDA n’occupe aujourd’hui que le numéro 25 de la rue. Une importante rénovation de l’école est prévue en 2009, qui conservera le style du bâtiment, la façade interne en briques rouges, l’escalier en bois et la chapelle très réputé à Toulouse.

L’exposition « L’Ecole des Sourds et Muets de Toulouse, de sa création à nos jours » a été conçue pour être réutilisée. Il est prévu qu’elle soit présentée en décembre au Lycée Bellevue pendant une semaine. Elle sera bien évidemment destinée aux élèves sourds des classes bilingues mais aussi aux entendants. L’Académie de la Langue des Signes a également demandé à pouvoir présenter cette exposition, afin de sensibiliser un maximum de sourds et d’entendants au patrimoine historique et culturel des Sourds Toulousains.

En ce qui concerne la prochaine journée de la Patrimoine, en espérant le soutien des Conseil Général de la Haute-Garonne et de la Mairie de Toulouse, comme cela a été le cas pour cette exposition, Tolosa’31 et Françoise Bonnal Vergès souhaitent organiser une autre exposition, ailleurs qu’au CESDA puisqu’il sera en rénovation. Quant au thème de l’exposition, étant donné que les sourds adorent la photographie, il sera plus approfondi, avec des témoignages de membres de l’amicale des anciens élèves, qui aujourd’hui n’existe plus.

Comme l’ont souligné Françoise Bonnal-Vergès et Jean-François Piquet, il est important d’avoir un lieu pour rassembler tous les éléments du Patrimoine sourd toulousain. Qui sait, un musée en mémoire de Pierre Pélissier verra-t-il peut être le jour...

Liens utiles :

Site du CESDA (Centre préscolaire et scolaire pour sourds et/ou dysphasiques)

Site de TOLOSA’31

Site des Editions Lambert-Lucas, "Archives de la LSF"

24 octobre 2008
 
 
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