6- Brins du souvenir de France
BM : De retour dans votre pays, n’étiez vous pas nostalgique de la France ? AC : À mon retour en 1990 aux Etats-Unis, je pensais sincèrement retrouver facilement du travail et j’étais disposé à faire des recherches. J’ai eu d’ailleurs une proposition à New-York en tant que comédien à mi-temps, mais la rémunération que l’on me proposait était vraiment minable. J’ai essayé de voir du côté de l’université de Gallaudet à Washington. Ils n’avaient pas besoin d’un comédien et j’ai essuyé un refus. Je ne voulais pas aller en Californie, je préfère la côte Est des Etats-Unis, car il neige et j’aime ce climat. En France, il neige peu, j’aime voir les paysages enneigés... Je rencontrais des difficultés pour trouver du travail. J’aurai pu envoyer ma candidature pour un emploi réservé dans un ministère. Mais franchement je ne pouvais m’imaginer dans un poste de scribouillard. A cette époque je vivais chez mes parents, et cette situation me m’était mal à l’aise. J’étais autonome et adulte, je supportais mal d’être chez eux et sans emploi. Je touchais bien une pension, mais tout de même, mes parents me questionnais sur mon avenir, ma recherche d’emploi, je leur répondais parfois que j’allais faire n’importe quel job, balayeur, pourquoi pas...avoir une pension et travailler comme balayeur...J’aurais pu vendre mes tableaux, car je peignais, mais j’en étais incapable, je peignais pour le plaisir, pas pour l’argent. Ensuite mes parents sont décédés, je me suis retrouvé seul. On me sollicitait et me conseillait de me marier, mais je voulais que l’on me laisse tranquille, j’aimais être dans ma maison, installé face aux baies vitrées et contempler... On m’a demandé de donner des cours de LS ici. J’ai refusé, craignant me retrouver seul enseignant sourd. En fait, j’ai appris qu’une enseignante sourde, Tery, dispensait des cours à plein temps en binôme avec un professeur. De plus elle percevait un bon salaire. Cela m’a convaincu d’accepter un poste à mi-temps. C’était une femme militante, mais son combat se limitait à la promotion de la langue et ne concernait nullement tout ce qui a trait à la culture (le théâtre, les musées, livres...). Son combat me semblait vil. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la France et à l’expérience d’IVT. J’avais l’impression qu’ici c’était le monde à l’envers, que nous étions en régression comparativement à l’évolution en France. Aux Etats-Unis, beaucoup de personnes connaissent l’ALS, mais elle est trop imprégnée de l’anglais. Ici, dans ma ville à Altoona, je suis connu comme le loup blanc. Pour vous citer un exemple...comment vous expliquer...Dans le cadre de la reconnaissance des personnes sourdes, des programmes sont mis en place et présentés lors de forums. L’année dernière, j’étais présent sur le stand de la boutique Ball, qui vend des livres concernant la langue des signes, j’en faisais la promotion. C’est alors que l’on m’a sollicité pour une intervention sur l’attentat contre le World Trade Center du 11 septembre 2001. Pour mon allocution on voulait m’imposer la présence d’un interprète. J’ai refusé catégoriquement d’être traduit. Je voulais m’exprimer en ALS et être compris en direct par les participants, j’avais choisi pour cela des schémas et des illustrations. Je ne souhaitais pas que ma communication passe par un relais, je craignais que l’interprète suive à la lettre mon texte de présentation et soit trop influencé par l’anglais. J’ai obtenu gain de cause et j’ai donc fait mon intervention sans interprète. S’en suivi un tollé de la part des pompiers et policiers entendants, s’insurgeant de ne pas avoir accès à mon intervention. Ils exigeaient une interprétation ! Nous sommes loin de la situation française. En 20 ans les français ont fait une avancée considérable. Pas plus tard qu’hier soir, ici, lors d’une représentation théâtrale, j’ai été encore confronté à ce même problème. J’ai échangé avec Bill Moody sur la pertinence d’une interprétation vers l’anglais. Il trouvait cela gênant d’entendre l’interprétation car la langue des signes se suffit à elle-même. Elle est suffisamment esthétique, poétique et iconique. Les impressions des spectateurs me connaissant, étaient élogieuses. Ils m’ont donné raison quand à la voix de l’interprète qui perturbe l’attention portée à la langue des signes. Je préfère que les spectateurs soient concentrés sur mon expression. La prochaine fois, je serai ferme et refuserai l’interprétation.
7- L’avenir selon Alfredo Corrado
BM : Comment envisagez-vous votre avenir ? AC : Mon avenir...Je garde en moi le souvenir d’ IVT. Ce que j’ai vécu avec les 11 comédiens sourds à Vincennes est une expérience émotionnellement forte, nous étions soudés, c’était chaleureux. Les années passant, nous sommes partis chacun de notre côté...De revoir certains d’entre eux, ici, je retrouve les mêmes sentiments d’autrefois. Vous me proposez de repartir à Paris...Il est vrai que je n’ai jamais trouvé le même état d’esprit ici, je ne suis pas heureux...travailler entre Paris et ici ? Pourquoi pas. Chantal m’explique que le travail a continué à IVT avec des jeunes, mais c’est dur. Elle souhaiterait que je revienne pour leur donner des cours. Je suis tout à fait conscient qu’ils ont besoin de s’exprimer, d’échanger pour se construire. Je me sens responsable. Si on regarde l’histoire des sourds, l’Abbé de L’épée a eu sa part de responsabilité, il a été à l’initiative de l’expansion de la langue des signes. J’ai aussi mon implication et je pense que ce n’est pas un hasard si Dieu a choisi Paris, l’Abbé de L’épée et moi-même. Je ne dis pas non à la proposition de Chantal, l’année prochaine je pense pouvoir revenir à Paris pour dispenser des cours aux adultes, enfants, comédiens. Je me sens responsable de ce que j’ai semé et je suis sincèrement attaché à ce lieu et ces personnes. Je les ai quitté mais j’étais soucieux de mon remplacement et la suite du projet. Chantal m’a raconté les difficultés rencontrées, mon successeur était une personne avec qui j’ai été en conflit. Par la suite il est décédé, laissant une situation difficile. Son remplaçant, je ne le supporte pas, froid, tricheur...Maintenant, cela me fait chaud au cœur de savoir Emmanuelle Laborit aux commandes d’IVT. Je me souviens d’elle lorsqu’elle était gamine et qu’elle m’interpellait en me disant : « Tu n’es pas sourd, tu n’a pas d’appareil, donc tu ne peux être sourd. Les sourds ont des appareils ». Elle était mignonne ! Elle est formidable, malgré sa reconnaissance, ses prix, elle est restée humble, contrairement à son homologue américaine qui joue les stars. Emmanuelle va au devant des gens, à la station Châtelet elle n’hésite pas à se mêler aux conversations des sourds. Je lui tire mon chapeau, elle persévère dans la direction d’IVT à Chaptal, bravo. Quelle bravoure ! Grâce à Dieu. Je suis content.
8- Changements de vie d’Alfredo Corrado
BM : Quels ont été les changements profonds de votre vie ? AC : Des rencontres avec certaines personnes ont été décisives. Autrefois j’étais catholique. Parfois j’assistais à la messe, mais malgré la présence d’interprète, je ne comprenais absolument rien ! J’ai fini par laisser tomber. Un jour, j’ai croisé une amie, Betty Yen, son mari est pasteur. Elle m’a invité à assister à une messe. Je n’avais aucune envie d’y aller, il a vraiment fallut que je me force, persuadé de devoir subir encore toutes sortes de sermons. J’ai été au contraire agréablement surpris. Le prédicateur m’a expliqué sa religion, sa philosophie, prêchant « l’amour ». De plus l’interprète était compréhensible...rien à voir avec les messes catholiques auxquelles j’avais assisté où il n’était question que du Christ sur la croix, quelle horreur ! Là, on nous parlait d’amour du Christ. A un moment donné, un peu par provocation et curiosité, j’ai demandé si on pouvait vraiment aimer Jésus, l’enlacer, comme une personne avec qui on dort. Bien sûr, m’a-t-il répondu ! Sans aucune pruderie, en toute simplicité leur Christ est représenté dans son plus simple apparat, le corps étique. Lors de mes 60 ans j’ai invité Fanny et Henri Corderoy du Tiers. Fanny et le mari de Betty Yen, sont frère et sœur. Fanny a eu deux filles d’un premier mariage à Tahiti. Elle s’est ensuite séparé et est venue vivre aux Etats-Unis. Par la suite, elle a rencontré son deuxième mari en France. C’est d’ailleurs un signe de Dieu si elle l’a rencontré en France ! J’ai été invité au mariage de sa deuxième fille à Washington DC. Une tahitienne était là et leur a offert comme cadeau un chant tahitien pour bénir leur mariage. J’étais curieux de voir cela... c’était majestueux, des mouvements légers, gracieux accompagnaient son chant religieux. J’en avais la chair de poule. A 60 ans, je me suis dis que j’avais besoin moi aussi d’être béni comme cela. J’ai donc fait part de mon envie à Betty, ne supportant plus les boniments de la religion catholique et de sa Bible. Ce fût fait, j’ai sentis alors un regain d’énergie et une sérénité envers Dieu. J’ai perçu que mon cœur était de nouveau solide. Il est vrai que j’avais eu des soucis de santé. Suite à un accident de voiture, un médecin a détecté une grosseur au cerveau qui pouvait me rendre aveugle. On m’a donc prescrit un traitement qui a permit sa résorption. J’ai été troublé de savoir que j’avais cela dans mon cerveau. Mais d’avoir eu cette expérience religieuse et d’être régulièrement encouragé par ma collègue sourde pour redevenir comédien, je me sens revivre et motivé pour partir en France. Je m’imagine très bien repartir en tournée, jouer des pièces. Je me sens prêt pour travailler avec l’équipe de Chaptal durant un mois. J’ai 60 ans mais je me sens l’âme d’un jeune de 30 ans...oublié les ennuis de santé, je me sens fort et heureux !
9- Point de vue d’Alfredo sur les Etats Unis et la France
BM : Pouvez vous nous faire part de vos comparaisons entre la France et les Etats-Unis ? AC : Je me souviens en 1975, j’habitais à cette époque à New York. Lors d’une de mes interventions où je comparais la situation des Etats-Unis avec le reste du monde et notamment avec celle de l’Europe, un dessinateur a mis en image mes propos. Il a représenté le monde : d’un côté du globe les sourds américains et de l’autre les sourds français avec le symbole de la Tour Eiffel. J’ai toujours gardé cette représentation, je dirais même que je m’en suis saisi car pour moi il représente vraiment ce qu’il se passe entre ces deux pays. Un autre dessin avait été rétro projeté, celui-ci présentait aussi le monde mais sous forme humaine avec les yeux scintillants et les mains de part et d’autre du corps. Ainsi était symbolisée la langue des signes en France et de l’autre côté aux Etats-Unis. Les autres pays sont là aussi mais c’est le lien, le regard mutuel de ces deux pays qui est essentiel et fondateur. Historiquement le point de départ est né dans ces deux nations, il y existe un pont. Il est difficile de prédire l’avenir, mais si on regarde les divers rebondissements vécus par la France et les Etats-Unis, on constate que chacun a vécu des périodes historiques mouvementées et parfois analogues. Les américains se sont rebellés pour obtenir l’indépendance, la France a elle aussi vécue sa révolution et évincer son roi. Il y à une sorte de va et vient entre ces deux pays. Quand l’un est en évolution, l’autre l’est aussi, ou bien si il régresse, l’autre va lui insuffler un souffle nouveau pour l’aider à repartir, et réciproquement. Si je regarde le phénomène à mon échelle, je suis allé à Paris, j’ai contribué à la reconnaissance de la langue des signes, à son développement, pendant ce temps rien ne s’est passé aux Etats-Unis. Lors de mon retour ici, j’ai constaté que tout sommeillait. Maintenant, je regardes WebSourd, c’est incroyable une diffusion à travers le monde sur le net de l’information en langue des signes ! Je suis sûr que cela va faire des émules aux Etats-Unis et qu’un dispositif similaire pourra se créer. J’ai l’impression que les distances se réduisent grâce à ce système. Ainsi, malgré le décalage horaire, je peux revoir des visages connus, comme celui de Bruno. On peut aussi archiver les informations, y accéder rapidement, à toute heure, plus la peine d’attendre après le journal ou le téléphone ou l’interprétation. La connexion entre nos deux pays est immédiate. Un échange entre eux, qui pourra se faire, celui-ci sera technique, car nous avons aux Etats-Unis un système de visioconférence connecté à l’écran de notre télévision. Pourquoi ne pas envisager de l’implanter en France ? Nos pays deviennent ainsi performants, les nouveautés vont aller crescendo j’en suis convaincu. Merci à Dieu de les avoir béni