Rediffusé le 16 mars 2012
(Publié le 7 mars 2008)
Demain, le 8 mars, c’est la Journée Mondiale de la Femme. Comme chaque année, à cette occasion, l’équipe de WebSourd est heureuse de vous présenter quatre femmes sourdes que notre rédaction a sélectionnées.
Evelyne GIBERT, Catherine ZLATKOVIC, Géraldine VERLAINE et Vanessa ANDRIEU ont chacune répondu aux questions suivantes : « Quelle est votre plus belle réussite en tant que femme ? » et « Quel message souhaitez-vous faire passer aux femmes sourdes ? ». Interviews.
Par MC
Sommaire
1) Interview d’Evelyne GIBERT (16’12")
2) Interview de Catherine ZLATKOVIC (07’31")
3) Interview de Géraldine VERLAINE (14’23")
4) Interview de Vanessa ANDRIEU (11’05")
1) Interview d’Evelyne GIBERT

Bio Express Originaire du Maroc, Evelyne GIBERT a aujourd’hui 58 ans. Divorcée, mère de deux enfants de 30 et 21 ans, elle est comptable retraitée de chez Renault depuis le 1er janvier 2008. Cofondatrice de l’IVT et ancienne comédienne, elle a joué de belles pièces comme l’Avare, le Bonheur des trois, London Middle Scotland... Fidèle à l’IVT, elle participe au secteur « Animation ». Au lieu de cela, sa plus belle réussite est d’être partie à l’aventure en voiture avec ses deux amies sourdes en Croatie, en 2005, à l’âge de 55 ans puis en Grèce en 2006. Elle nous raconte ses mésaventures et témoigne de sa vie de mère célibataire.
(Evelyne GIBERT) "En même temps que nous projetions notre voyage, nous pensions que c’était impossible de le réaliser, juste entre femmes. La peur était là mais la décision étant prise, et la date approchant, nous avons pris notre courage à deux mains et fait face. Il a fallu préparer nos valises, la voiture et l’itinéraire. Il n’y avait pas de GPS à l’époque. Rien que pour préparer l’itinéraire, je sentais que la présence d’un homme nous manquait. Finalement, nous sommes parties et après avoir bien roulé on est arrivées en Allemagne. Nous avons dormi à l’hôtel, tout se passait bien. Puis nous sommes arrivées en Autriche et ça se passait toujours bien. Trois jours après nous étions déjà en Croatie. Nous étions vraiment fières d’avoir réussi ! Nous avions ensuite rendez-vous chez un ami qui nous hébergeait. Il habitait en pleine montagne et au bout de quelques jours, nous avons commencé à nous ennuyer. Nous avons alors décidé de partir visiter la région tout en remontant le long de la côte. Tout allait toujours très bien. Mais, aller visiter à Mostar en Bosnie car c’était vraiment beau. Alors on a roulé, mais sur la route, tout était triste par rapport aux constructions modernes de Croatie. Tout était en ruine, même les belles maisons et c’était très pauvre. Nous pensions que ça ne pouvait pas être ce qu’on nous avait conseillé de visiter. Arrivées en Bosnie, c’était pareil, tout était en ruine et nous étions perdues. Quelqu’un nous indiqua la route et nous fumes assez soulagées d’arriver et de pouvoir visiter ce bel endroit. Nous avons mangé là-bas et en repartant nous nous sommes arrêtées sur un site magnifique. Il y avait un bar en terrasse avec des banquettes bien confortables alors comme il n’était pas trop tard, 9 heures du soir, il faisait encore jour, nous nous sommes installées et avons bu une vodka orange et comme c’était très bon et pas cher, on en a pris une deuxième. A la suite de quoi je me rends compte que je ne peux pas conduire pour le retour, pas plus que mes amies ! Impossible de trouver où dormir en Bosnie ! On ne savait plus comment rentrer. Aucune de nous trois ne pouvaient conduire ! Et déjà, il était presque minuit.
Nous avons demandé au serveur en mimant où il serait possible de dormir toutes les trois. D’après lui, à cette heure il n’y avait plus aucune possibilité. Nous avons un peu insisté et un homme qui avait entendu ce qui se passait est venu nous voir. Il nous a dit de le suivre mais on avait du mal à lui faire confiance car il avait une tête de dragueur et nous étions trois femmes ! Nous l’avons quand même suivi avec courage dans les petites ruelles. On se serrait très fort toutes les trois pour ne pas être séparées. A l’arrivée, nous avons bien vu que nous nous étions trompées dans notre méfiance car il nous présenta à une femme qui se réveillait. Elle nous proposa des lits et nous pûmes dormir, soulagées que l’homme soit reparti. Le lendemain matin, on nous servit de nombreux plats pour le petit déjeuner, avec une grande générosité. Après avoir bien mangé, nous avons payé et nous sommes vite parties car nous voulions quitter la Bosnie. Les gens nous paraissaient bizarres. Rapidement, nous allons chercher notre voiture à pieds et en arrivant là où nous l’avions laissée, plus de voiture ! Nous apercevons un policier et nous lui expliquons ce qui nous arrive, il nous fait signe de circuler ! Je ne comprends pas pourquoi alors je réitère ma demande mais il répète son geste. Puis une femme nous explique que notre voiture gênait le passage sous le pont. Je n’avais pas fait attention. Nous demandons au policier comment récupérer notre voiture mais il nous répond en parlant et on ne comprend rien. Je lui propose d’écrire mais il continue ses gestes tout en nous faisant comprendre qu’il n’a pas de papier sur lui et il se remet à son travail. Que faire ? Un homme assis buvant son café avait suivi toute la scène, il se lève alors et s’approche de nous. Il est assez sale. Il commence à nous indiquer le chemin mais sans plan, c’est impossible alors il ré-explique lentement. Je n’avais vraiment pas envie de me perdre ! Le matin même, nous avions rencontré un sourd parisien et c’était une chance qu’il soit là. Il nous a gentiment accompagnées en voiture et nous avons emmené le monsieur et ses odeurs pour nous indiquer le chemin. Heureusement qu’il était avec nous car ces ruelles sont un véritable labyrinthe. En arrivant, j’aperçois ma voiture donc tout n’est pas perdu. Rapidement, on nous envoie vers le bureau de fourrière. Nous attendons notre tour et nous retrouvons face à un policier très austère. Il parle sans qu’on ne comprenne rien mais notre guide crasseux lui explique que nous sommes françaises. Enfin, je crois car ils parlent dans leur langue. A la fin de la discussion, le vieil homme nous fait comprendre que pour récupérer la voiture, il faut payer. Je demande combien et il écrit avec son index dans ma main : 1000 euros... 1000 euros ! C’est exorbitant ! Froidement, le policier tape sur la table et fait comprendre que c’est ça ou rien. J’étais désespérée et je ne savais plus comment faire. Alors le vieil homme m’a regardée comme pour me rassurer et s’est mis à parler longuement. On voyait qu’ils négociaient. Notre homme a fini par sortir l’équivalent de 50 euros de sa poche, cela représentait une liasse de billets de leur monnaie. Je ne suis pas d’accord mais il insiste et me demande de le laisser faire. Le policier ramasse l’argent dans sa poche, pas dans un tiroir de son bureau ! ...Mais je ne veux pas compliquer la situation, je ne dis rien et je suis le vieil homme dehors. Une fois dans la voiture, je vérifie que tout est bien là. Je remercie vraiment cet homme car sans lui comment serions-nous rentrées ? Nous l’avons donc raccompagné au bar et lui avons proposé de le rembourser mais il ne voulait pas. Il a fini par accepter mais a voulu nous inviter dans un bar. Nous étions pressées de repartir mais il aurait été indélicat de refuser. On nous servit somptueusement des tasses avec des petits gâteaux, cadeau de cet homme très pauvre. Nous étions très touchées.
Autre mésaventure : nous sommes passées en Albanie, c’était pire ! Il n’y avait rien de beau à visiter A un moment de notre périple, en passant par le Nord, il restait 100 kilomètres pour arriver en Croatie. Nous pensions avoir une heure de route, tout au plus, lorsque brutalement, la route s’arrêta. Nous étions dans une ville très sale avec des gens un peu bizarres. Malgré tout, nous continuâmes notre route sur ce chemin de terre mais qui était de moins en moins carrossable car il y avait des trous d’eau et nous ne pouvions pas évaluer la profondeur de ces trous. Nous roulâmes très lentement pour éviter tout accident. La voiture basculait de gauche à droite mais nous finîmes par arriver au bout. Enfin c’est ce que nous crûmes car cela recommença. Finalement, nous avions roulé toute la journée pour parcourir 100 kilomètres et nous n’étions pas vraiment arrivées ! Il faisait nuit et il n’y avait pas de lumière, on y voyait très mal ! On voyait la misère partout, tout était aussi en ruine. On ne savait plus quoi faire. Le premier hôtel repéré était trop sale alors nous avons continué de rouler. Le deuxième était plus éclairé, plus rassurant et après concertation nous nous y sommes arrêtées. Une de nous est descendue puis la deuxième qui avait peur et enfin la troisième qui avait peur d’être seule. Mais nous nous inquiétions pour la voiture alors une seule d’entre nous y est allée. J’ai demandé le prix de la nuit. Un homme un peu froid m’a dessiné dans sa main : 50 euros par personne. Je refusai alors le monsieur fit mine que c’était ainsi et que je pouvais partir. Ne sachant pas où dormir j’insistai mais il refusa. Finalement, au bout d’un moment, il accepta 40 euros alors perdue et fatiguée, j’acceptai. Impossible d’obtenir à manger, l’hôtelier nous indiqua qu’à cette heure il n’y avait plus rien. Il n’était que neuf heures pourtant mais pour lui c’était déjà trop. On insista pour ne manger que des restes s’il le fallait. Rien à faire ! Notre chambre était belle mais pas propre enfin un peu comme partout. Heureusement, nous avions acheté du jus d’orange et de la vodka, cela pouvait nous aider à oublier tout ça. Nous avons donc mangé un peu des restes de chacune, nous étions pressées d’être au lendemain pour partir ! Le lendemain matin, je me suis levée de bonne heure, à 5 heures. A la réception, j’ai demandé à manger mais encore une fois, il n’y avait rien. J’avais envie de boire au moins une boisson chaude, un petit café. Il comprit « coffee » alors il nous servit une tasse d’eau chaude, cela semblait être du café en pâte. Quelle horreur ! Nous avons vite payé et nous sommes parties. En voiture, la route était toujours aussi mauvaise mais au bout d’une heure nous sommes arrivées en Croatie. Voilà toutes nos mésaventures ! Nous n’étions qu’entre femmes en plus ! Parfois, lorsque j’avais peur je regrettais qu’il n’y ait pas d’homme. Avec eux, on peut toujours s’arranger et cela peut être une protection. A nous trois, nous devions toujours nous serrer les coudes ! Finalement, après l’avoir fait je me rends compte qu’on peut tout à fait voyager sans homme. Les femmes sont solides. Je suis contente du résultat. J’aimerais faire un troisième voyage. La décision n’est pas encore prise mais j’aimerais aller au Maroc.
Jeune, j’ai beaucoup voyagé mais toujours accompagnée d’ ’un homme. Quand je suis allée en Corse il y avait deux hommes avec moi alors je me reposais sur eux. Par exemple pour conduire, je leur laissais volontiers le volant alors que si je suis seule je dois conduire. Les hommes ont l’habitude de conduire mais pour moi c’était un réel effort de toujours faire attention à la route, j’avais peur qu’il arrive quelque chose. Même pour changer une roue, aucune de nous trois n’aurait su le faire, nous aurions dû demander à quelqu’un. On peut croire qu’il y a certains risques mais finalement pas tant que ça. Nous n’avons eu aucun problème de voiture, sauf quand on nous l’avait enlevée, bien sûr. A trois que nous avons été solidaires et fortes ; dès qu’une d’entre nous n’allait pas bien les autres la réconfortaient. Nous nous sommes vraiment entraidées. Nous en avons beaucoup ri ensuite.
Personnellement, si je me compare à mes amies, je remarque que je suis moins à l’aise ; certaines ont plus de libertés et d’initiatives. Je suis en fait un peu en retard, comme si j’étais restée enfant alors que mes amies, non. Quand j’avais une vingtaine d’année, en quittant l’école, j’étais encore timide mais je voulais sortir un peu. On me disait que c’était dangereux dans les rues ou qu’il était trop tard...pourtant j’étais à Paris. Je ne savais plus quoi faire car j’avais bien remarqué que mes amies sortaient dès l’age de 17 ou 18 ans. Quand je leur demandais si c’était dangereux, elles me répondaient que ce n’était rien ! J’étais moins courageuse qu’elles. Tout a commencé avec ma grande amie Chantal Liennel, elle sortait, n’avait peur de rien, n’écoutait pas toujours ce qu’on lui disait. Contrairement à elle, j’étais très obéissante. Elle me demandait de quoi j’avais peur et cela me faisait réfléchir. Après mon divorce, j’ai beaucoup pleuré car j’avais peur mais sans savoir réellement de quoi. J’étais pourtant responsable de mes enfants mais je ne savais pas pourquoi j’avais peur. J’ai compris que j’avais été surprotégée et que cela m’avait isolée, j’étais complètement perdue et détruite. Pour mes enfants, je me devais de faire des efforts pour qu’ils aient une bonne image de moi. Au départ, ce n’était qu’une image car je souffrais beaucoup mais petit à petit, j’ai réussi à avancer. C’est là que j’ai compris que j’étais simplement en retard par rapport à mes amies du même âge. J’avais été trop couvée par des conseils effrayant sur tous les dangers en tant que femme. C’était totalement différent pour mon frère qui était sourd lui aussi, c’était vraiment parce que j’étais une femme que je devais me méfier de tout. C’est plus tard que j’ai compris que tout venait de là, mes peurs par exemple. J’ai changé aujourd’hui et je me sens forte et encore plus depuis mes voyages en Croatie et en Grèce. C’est ce qui m’a rapidement fait évoluer. J’ai plus de courage pour faire les choses sans avoir besoin de personne. Avant je pensais que dès que j’étais confrontée à un problème, il me fallait un homme mais tout cela est terminé ! Je vois bien que j’ai changé, je me sens plus forte. Je me débrouille et j’ai moins peur qu’avant.
Je crois qu’il faut que les jeunes apprennent à se débrouiller sans faire appel aux autres. Je vois bien que les jeunes d’aujourd’hui, même les femmes, sont très en avance. Ils se débrouillent, savent faire des choses seuls, s’organiser. Je les félicite et je souhaite que cela continue. Ils sont plus forts que la génération précédente. Leur éducation est différente de celle que j’ai reçue par mes parents. Je pense que ça va en s’arrangeant !"
2) Interview de Catherine ZLATKOVIC

Bio Express Issue d’une famille franco-africaine, Catherine ZLATKOVIC est âgée de 44 ans. Ayant passé son enfance à Paris, elle travaille aujourd’hui dans la gestion informatique de réseaux ADSL chez France Télécom. Féministe et grande militante pendant onze ans à l’association « Aides Sourds », elle est présidente de l’association « Femmes Sourdes Citoyennes et Solidaires ». Sa plus belle réussite est d’avoir défendu ou sauvé des victimes sourdes. Témoignage.
(Catherine ZLATKOVIC) "Je m’en suis sortie en tant que femme grâce à mes études aux Etats-Unis. Les femmes militantes y sont très nombreuses, j’ai donc été curieuse d’aller voir comment ça se passait. Je crois me souvenir que j’avais 25 ans. Je me rappelle très bien des thèmes militants abordés lors des conférences. Les sujets étaient vraiment inédits pour moi, par exemple la non-violence, l’obésité, la maigreur. En France, c’était totalement différent, les actions étaient menées par des entendantes. Je connaissais le MLF (Mouvement de liberation des Femmes) mais pour les femmes sourdes, il n’y avait pas d’équivalent. Chacune semblait penser que tout allait bien et moi aussi j’avais peut-être ce sentiment. Cinq ans plus tard, je suis retournée aux USA et on m’a conseillée de créer une association, je pensais vraiment que c’était impossible mais on m’a encouragée. Finalement, après une longue période, l’association FSCS (Femmes Citoyennes Sourdes Solidaires) a été fondée en 2003. Dès sa création, j’ai décidé d’y participer pour mener une action contre la violence. Effectivement, j’avais bien remarqué des choses ici et là chez les femmes sourdes qui, pourtant, disaient aller bien. On ne pouvait pas forcer les choses, il fallait que chacune entre librement dans la maison des femmes. C’est une maison dans laquelle seules les femmes peuvent entrer, cela leur permet de se sentir réellement à leur place.
Aux Etats-unis, il existe de nombreuses associations pour la défense des femmes sourdes, ce sont des antennes d’un même modèle. Il existe même des hébergements, des consultations d’avocats, un accès à l’alimentation et des maisons d’accueil spécifiques pour les femmes. La loi le prévoit, contraiment à la France. Ici, il n’y a aucune structure d’hébergement. J’espère maintenant que d’autres associations en France verront le jour. Notre association FSCS sur Paris ne peut accueillir tout le monde. Il faut créer d’autres structures pour recevoir toutes ces femmes. Nous pourrons alors être partenaires et être plus solides en France, comme pour les entendantes. Vous savez combien d’associations pour femmes existent en France ? Elles sont très nombreuses alors que pour les femmes sourdes, il n’y en a qu’une, à Paris. J’espère vraiment que des maisons se développeront pour que nous soyons plus fortes ensemble. C’est ce que je souhaite pour l’avenir.
La maison est accessible lors de deux ou trois permanences par moi environ, selon le nombre de dossiers. Une collègue, ou moi-même, nous relayons pour les entretiens avec ces personnes ; nous pouvons suivre la même personne alternativement et quand cette personne part nous prenons en charge un nouveau dossier. Nous organisons des conférences 2 à 3 fois par an et aussi de l’événementiel quand les thèmes sociaux le requièrent et nous invitons alors différents intervenants. Nous travaillons beaucoup sur la mise en place d’ateliers. Nous invitons une professionnelle sourde expérimentée pour animer ces ateliers autour de différents thèmes tels que la couture, le maquillage... Nous recevons entre 10 et 15 femmes par groupe, ce qui représente globalement environ 170 femmes. Lors d’une conférence annuelle nous accueillons les hommes et les femmes, il y a entre 20 et 30 hommes qui viennent. Nous organisons aussi deux manifestations par an contre la violence auxquelles des hommes participent pour nous soutenir.
Le problème majeur que rencontrent les femmes est le manque de communication, c’est un véritable obstacle pour affronter le monde judiciaire ou policier mais aussi administratif car il y a un réel problème d’illettrisme. Souvent, les femmes, d’autant plus qu’elles sont victimes ne savent plus où elles en sont et ce qu’elles doivent faire. Une fois à la maison des femmes, lors du premier entretien elles nous racontent leur histoire et nous voyons ensemble quoi faire. Après une véritable écoute, nous apportons des réponses, des informations, c’est un accompagnement. Cet accompagnement n’est pas physique, il ne s’agit pas d’assister mais d’encourager la personne vers les démarches nécessaires. Au fur et à mesure, la personne peut revenir et le cas échéant nous faisons appel à un entendant pour passer les appels téléphoniques nécessaires d’un point de vue administratif. Les interprètes manquent et cela entrave les démarches administratives, judiciaires, etc... Nous avons un interprète au sein de la maison des femmes mais uniquement dans ce cadre. Notre rôle s’arrête au seuil de la maison, nous n’accompagnons pas les personnes à l’extérieur. Les femmes sont souvent frustrées car elles ne savent pas à qui faire appel à l’extérieur. Depuis 2007, quatre femmes sourdes ont porté plainte. Les jugements sont en attente, cela peut être très long.
J’ai grandi avec une vision très claire de ma situation, en plus je suis de couleur au sein d’une majorité de blancs alors j’ai avancé en acceptant de participer à la culture française et africaine. J’ai longtemps cherché ma place en tant que femme, je cherchais une identité. En fait, j’en ai découvert trois : Je suis femme, sourde et militante. J’ai donc décidé que je devais faire quelque chose, je me suis engagée mais entourée car seule ce combat aurait été impossible et cela a fonctionné. Je suis tout de même satisfaite en tant que femme pour ce que je suis mais aussi pour toutes les femmes.
Chacun doit se sentir responsable. Quand on connaît une femme victime, il faut la sortir de cette situation, l’aider et ne pas l’abandonner car sinon cela se dégradera de plus en plus pour elle. Nous n’avons pas suffisamment d’énergie au sein de notre association pour les aider seuls. Les amis ou la famille doivent assister ces femmes. Les victimes peuvent aussi être des hommes dans le monde du travail par exemple. Il est très important d’aider toute victime !"
3) Interview de Géraldine VERLAINE

Bio express Mi martiniquaise et mi réunionnaise, Géraldine VERLAINE est une bordelaise de 38 ans et mère de deux enfants de 11 et 7 ans, dont un sourd. Elle a été médiatrice à la COTOREP pendant 8 ans, avant de devenir mère de foyer. Elle a été deux fois championne de France de Bodybuilding (en 1995 et 1996, à l’âge de 25 ans) ainsi que 4ème au championnat d’Europe. Son dernier challenge date de mai 2007, où elle a obtenu la 3ème place au championnat de France de Bodybuilding. Elle prépare actuellement le 1/8ème de finale du championnat de France qui aura lieu au mois de mars 2008.
(Géraldine VERLAINE) "Ma plus grande émotion a été lors d’un concours européen de culturisme, j’étais la seule participante sourde. C’est un bon souvenir pour moi.
Mon père a été champion de France de culturisme lui aussi. Il était toujours le premier. Il faut normalement attendre que la croissance soit terminée, vers l’âge de 18 ans environ pour pratiquer ce sport. Pourtant c’est à l’âge de 12 ans, au moment où mon corps se transformait, que mon père m’a proposé de faire des duos un peu comme les couples qui font du patinage artistique. Nous avons posé ensemble. J’étais inquiète de ne pas pouvoir suivre la musique à cause de ma surdité. Mon père m’a rassuré sur ce point et, nous avons inventé des codes manuels afin que je puisse suivre. J’étais bien sûr morte de peur et très troublée puisque je n’avais à l’époque que l’âge de 12 ans. Je posais en maillot de bain. Nous avons fait des démonstrations et non des concours. Les compétitions étaient interdites à mon âge, il fallait attendre d’avoir 17-18 ans pour y participer. J’ai donc commencé dans des lieux divers comme des restaurants ou des salles. C’est à partir de 14-15 ans que j’ai commencé les compétitions de culturisme. Je devais soulever des haltères debout, accroupie ou allongée. Accroupie je soulevais 90 kg et allongée jusqu’à 62 kg. Tout cela dépend en fait du poids que l’on fait soi-même, je pèse entre 48 et 50 kg. Debout, je pouvais soulever un poids allant jusqu’à 110 kg. Lors de compétitions de France d’haltérophilie, j’arrivais souvent en première place des différentes épreuves jusqu’à la finale où je me retrouvais à la deuxième place. C’est donc à l’âge de 18 ans que mon père m’a estimé prête pour commencer les compétitions de bodybuilding.
Pour chaque compétition, l’entraînement dure environ 6 mois. De septembre en février, je m’entraîne pour démarrer les compétitions au mois de mars. Je m’entraîne 4 heures par jour du lundi au vendredi. Je dois également suivre un régime : le matin un café et deux biscottes, pas plus ; à midi, 50 g de riz- pas 100 g, 50 !-c’est-à-dire très peu avec du jambon ou du poulet en très petite quantité et une pomme. A 4 heures, si vraiment j’ai faim, je peux manger un fruit : une pomme, une orange ou même une banane mais cela doit rester exceptionnel, en cas de stress par exemple. Et tous les soirs des salades, composées de carottes, tomates et autres légumes. Plus tard dans la nuit, il m’est autorisé pour me détendre de prendre un thé et un carré de chocolat noir.
Actuellement, mon père est à la retraite, il a 64 ans mais il continue un peu la musculation. Il ne fait plus de compétitions. Par contre, il continue par passion de participer à des jury lors des compétitions d’haltérophilie ou de bodybuilding. Il adore ça. Il note les participants, c’est un peu comme un arbitre de football. Stressé par le manque de compétitions, il a trouvé ce moyen pour continuer malgré tout. Des gens me connaissent et d’autres pas. Mon père m’a toujours présenté comme sa fille en disant que j’étais malentendante et non sourde ; ce que j’ai laissé faire. Par contre, quand je me présente aux entendants, je n’utilise pas directement la langue des signes, je mime ou j’oralise car ils méconnaissent ce qu’est une identité sourde. Alors, je montre en mimant que je ne suis pas entendante mais bel et bien sourde et qu’il est possible de réussir. Ils sont alors ébahis de voir que je peux faire tout ça.
Mes enfants ? Oh ma fille m’encourage beaucoup et souhaite que je continue, mon fils aussi mais sans vraiment comprendre ce qu’est le culturisme. Il m’encourage car il est fier de moi. Mon mari Laurent Verlaine me contrôle, il surveille mes régimes. L’année dernière, il me poussait même pour que je mange mes salades alors que je n’en voulais plus.
Un jour alors que j’étais prête, en maillot et avec mon dossard, j’essayais de ne pas être stressée en attendant mon tour quand mon père s’est approché de moi et m’a donné quelque chose, je me demandais ce que c’était. C’était en fait un petit verre de rhum qui m’a remise de mes émotions. Il me l’a donné pour que j’aie les veines bien tendues. On se présente devant le jury. Je ne dois pas tenir longtemps en position mais il faut tenir solidement en montrant bien ses muscles et, avec un beau sourire. A chaque fois que le jury donne le nom de l’un d’entre nous, nous devons changer de position pour montrer à chaque fois de nouveaux muscles des bras, des jambes, du ventre...Au quatrième appel, nous nous présentons de dos. Au cinquième, nous revenons de face pour les abdominaux et les cuisses. Pour le dernier, ça devient difficile mais il faut tenir bon, nous faisons tout un enchaînement pour montrer les muscles en mouvement. Ensuite, je peux enfin respirer car c’est fini.
A l’avenir, j’aimerais enseigner ma discipline à des femmes. Je souhaiterais aussi suivre une formation pour devenir juge de compétitions. Je rêve de faire ça dans le monde des sourds et qu’il y ait des compétitions spécifiques. Il n’y aurait que des compétiteurs sourds et dans le jury, il pourrait y avoir des entendants car en tant que sourde j’aurais suffisamment d’expérience pour comprendre les spécificités des sourds ; je pourrais ainsi les noter. Encore faut il qu’il y ait des passionnés de compétitions parmi les sourds ?
Pour moi, ce que j’ai toujours incité aux femmes, il est primordial de faire du sport pour son corps et pour son avenir. Faire du sport, c’est aussi bon pour le moral. C’est une chance. Cela m’a aidé et cela m’a permis de bouger, de rencontrer du monde, de voyager, d’être compétitive et d’avoir une vie bien remplie."
4) Interview de Vanessa ANDRIEU

Bio express Âgée de 28 ans et habitant à Ramonville près de Toulouse depuis 5 ans, Vanessa ANDRIEU y travaille comme instructrice, en charge de 16 petits sourds de 3 à 5 ans en classe bilingue de maternelle. Elle est de la 3ème génération d’une famille sourde, par sa mère. En caressant son chat Basie, elle évoque sa plus belle réussite : être partie seule en Suède en août 2002, à 22 ans, pour un an.
(Vanessa ANDRIEU) Je pense avoir réussi deux choses dans ma jeunesse. Tout d’abord mes études que j’ai accomplies sans difficulté jusqu’au bout. J’ai eu mon bac S puis à la fac, j’ai obtenu un deug d’histoire de l’art puis une licence en archéologie, sans aucune aide. C’était vraiment un plaisir pour moi, j’adorais étudier.
Mon autre réussite, c’est mon voyage en Suède. Dès mon plus jeune âge, je rêvais de voyages, de découvrir le monde, j’avais une âme d’humanitaire voulant aider les « enfants pauvres ». J’étais attirée par plusieurs choses mais je devais finir mes études avant tout. A l’approche de ma licence, j’hésitais à poursuivre mes études. En plus j’avais quand même 22 ans alors je commençais à me lasser. J’avais vraiment envie de partir mais sans savoir concrètement quoi faire. Et puis un jour un adulte sourd islandais est venu sur Montpellier comme bénévole au foyer des sourds, j’avais enfin trouvé ce que je voulais faire ! Je lui ai demandé comment il s’était organisé et il m’expliqua les démarches à suivre. J’ai donc fait tout ce qu’il fallait pour partir comme lui à l’étranger. Je ne voulais pas partir sans aucune protection, en tant que jeune femme, je trouvais ça un peu délicat. Il s’agissait du Service Volontaire Européen qui est pris en charge par le ministère de la jeunesse qui apporte donc une protection. Je préférais cette formule. Après notre discussion, j’ai fait les démarches nécessaires et tout s’est enchaîné très vite jusqu’à mon départ en Suède. Je ne pouvais pas y croire ! Finalement cela s’est bien passé, j’y suis restée un an et je suis revenue.
Le SVE (service volontaire européen) est organisé par les CEMEA. Ce sont des structures spécialisées pour la jeunesse, qu’on trouve partout en France, et qui proposent, entre autres, des formations pour le BAFA. J’y ai rencontré des personnes pour affiner mon projet en définissant notamment le domaine dans lequel je voulais m’investir. Cela pouvait être l’art, la comédie, le visuel ou l’éducation par exemple. Je me suis alors centrée sur l’éducation scolaire, car j’envisageais déjà de devenir professeur et c’était l’occasion pour moi d’en découvrir plus dans ce domaine. Je savais que le métier d’archéologue ne me plaisait pas et j’étais attirée par le métier de professeur. Il fallait donc que j’aille voir.
Justement, un lycée suédois cherchait un bénévole sourd pour de multiples activités : raconter des histoires, faire découvrir notre culture aux élèves... Il s’agissait aussi d’aider un professeur, mais le poste était très diversifié : surveillance en cas d’absence, conférences, ect. Quand j’ai vu ce projet j’ai tout de suite accepté, c’était parfait mais je ne savais pas si la place était libre. J’ai contacté un responsable en Suède qui a confirmé que la place était libre pour septembre. J’étais ravie ! Je me suis inscrite en avril 2002, et j’ai fini ma licence en juillet. Il me restait deux mois pour préparer mon départ en Suède. Je n’en revenais pas, j’étais vraiment très heureuse ! La date se rapprochait et tout se passait pour le mieux. Pourtant on m’avait dit que c’était difficile de partir, de trouver une place, un lieu, mais pour moi, tout s’enchainait à merveille, c’était sûr, j’allais partir pour 1 an. Quand je l’ai annoncé à mes parents ça a été très dur à accepter pour ma mère. Mon père comprenait car il savait que j’avais envie de voyager depuis longtemps. Mon rêve était de faire mes études à l’université de Gallaudet mais mon père voulait que j’ai d’abord mon bac et ensuite j’étais libre de partir. En effet après mon bac je suis allé à Gallaudet pour le deafway mais finalement j’ai préféré rentrer en France et m’inscrire à la fac. Là-bas il n’y avait aucune aide et c’était très cher. La France est bien entendu un pays développé mais je suis issue d’une famille modeste. Au contraire, pour le SVE, mes parents ne me donnaient que mon argent de poche car tout était pris en charge, l’hébergement et la nourriture. J’étais en famille d’accueil, ce que je préférais car je ne voulais pas être seule. Ils me donnaient même de l’argent pour mes transports. Cette formule était idéale car j’avais un cadre protecteur et aucune dépense. Cela me semblait comparativement aux autres formules une bonne expérience à vivre.
Je ne pratiquais absolument pas le suédois mais je ne m’inquiétais pas pour ça. Je voulais connaître mes propres limites. J’avais quand même un bagage solide en connaissant bien le français et l’anglais, sans ça cela aurait été plus difficile. En arrivant, les choses se sont enchaînées naturellement mais j’étais troublée par la langue suédoise. Je posais des questions et restait curieuse. J’étais ouverte car il ne faut pas se vexer ou se renfermer si on ne comprend pas. Il est vrai qu’en langue des signes il y avait parfois des faux amis. Par exemple, le signe pour « oui » en Suède ressemble à « tait toi » en français. Je cherchais le sens des discussions autour de moi au lieu de me braquer et de prendre pour moi des choses qui ne l’étaient pas. Je préférais demander et on m’expliqua pour cet exemple que c’était comme le signe anglais « yes ». Il y a aussi l’exemple du signe français « arrête » qui signifie « c’est juste, continue » en suédois. Il fallait donc être prudent. J’utilisais aussi la langue des signes internationale, le mime, et l’écrit. On me donnait des équivalents au fur et à mesure. Au bout de trois mois d’adaptation, je réussissais à lire des phrases simples en suédois et j’étais à l’aise en langue des signes suédoise. Cela demande de la motivation et des efforts. En Suède il n’y a qu’un lycée pour sourds dans tout le pays. Ainsi, les sourds de même génération se connaissent tous, sauf ceux qui ont été scolarisés en intégration et les rares étrangers. Vers la fin de l’année, quand je rencontrais de nouvelles personnes, elles me demandaient de quelle école je venais, et quand je répondais que j’étais française, elles ne me croyaient pas. J’étais fière car je me sentais réellement intégrée en tant que suédoise. On aurait pu y croire car j’étais blonde. C’était marrant !
Je n’étais pas là en touriste ! Je devais apporter des réponses à leurs questions. C’était un vrai échange. L’année aurait du se passer sur place mais j’avais tellement envie de découvrir le pays ! Comme je travaillais bien, j’ai réussi à les convaincre, et je prenais un peu de vacances pour voyager. On trouvait des arrangements pour que je puisse respirer un peu.
J’avais besoin de prendre du recul sur moi, connaitre mes limites, savoir ce que je pouvais ou ne pouvais pas faire, cesser d’être utopiste, me concentrer sur ce que je voulais vraiment et identifier mes priorités. En France, j’étais balancée entre mes amis et la famille sans savoir ce que je voulais. Trop d’influences m’empêchaient de choisir mon propre chemin. Quand je suis partie en Suède j’ai laissé tout cela de côté, j’ai laissé les gens se débrouiller ; ils devaient faire sans moi. Une fois là-bas j’ai réfléchi, cherché ce que j’aimais vraiment et les gens qui me manquaient. Je me rendais compte que certains comptaient plus que d’autres. Il fallait que j’avance pour moi sans être obligée de vivre avec tous. J’ai bien vu au retour que les choses pouvaient tourner sans moi, donc c’était possible pour eux aussi de se débrouiller. Tout a été très positif pour moi dans cette expérience, même pour mes parents qui étaient tristes au départ. Ma mère avait beaucoup pleuré mais à mon retour elle s’était endurcie et a mieux accepté mes autres voyages. Il faut que le vie continue.
Mon retour n’a pas été facile. Ma vie a encore changé à ce moment là. J’ai retrouvé mon copain et un travail rapidement. Tout allait très vite. Je travaillais en langue des signes en classe de maternelle, avec des tout petits, ce que je n’avais encore jamais fait. C’était encore un autre monde à découvrir. J’avais encore des réflexes en suédois ! Les enfants utilisent la LSF, mais il faut quand même s’adapter à leur niveau de langage. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à évacuer le suédois de mon quotidien et je redevenais française. Ça a été dur. Pour moi ce travail n’est pas encore une réussite car il me reste un objectif à atteindre. Quand je suis arrivée ici je n’avais aucune représentation de ce qu’était une classe bilingue. On m’a embauchée parce qu’il y avait une place vacante en maternelle et que j’avais ma licence, ce qui me permettait d’enseigner au sein de l’ Education Nationale. Je me suis dit que c’était une bonne idée. J’avais postulé pour le CAPEJS à Chambéry où est enseigné la théorie, mais il fallait trouver une place dans une école pour la pratique et je n’en avais trouvé aucune. Je devais attendre une année et ne savais quoi faire en attendant. Sur le coup, la proposition en classe bilingue m’apparaissait comme une bonne petite expérience, mais finalement j’ai tellement découvert en une année que j’ai laissé tomber Chambéry. J’y suis encore et je continue, mais ce n’est pas encore une réussite. La situation est encore bancale.
Je pense qu’on mérite une vie meilleure. On ne peut pas se laisser opprimer en tant que femme et encore plus en tant que sourde. Il faut trouver l’égalité. En tant que femme déjà, on doit se respecter soi-même, ne pas se laisser mener ou forcer à faire des choses. En tant que sourde on peut aussi arriver à l’égalité, nous avons des droits pour l’accessibilité dans tous les domaines tels que le travail ou la culture. Il faut toujours se battre, ne pas lâcher prise, penser positif. Chacun doit croire en sa bonne étoile. On ne vit qu’une fois alors on ne doit pas abandonner, la vie doit être une réussite et non un échec. Il faut être fier de ce que l’on a déjà fait et de ce qui viendra. Il faut toujours garder espoir pour l’avenir, penser positif, et avancer. Même si le passé n’était pas fructueux, l’avenir peut être meilleur.