1- 1ère partie (5’34’’)
(Olivier CALCADA) Traduire, c’est passer d’un texte en langue écrite, le texte source, pour le transposer dans une autre langue, toujours à l’écrit.
(Sophie SCHEIDT) Je travaille en tant que traductrice au sein de Websourd. Nous nous relayons à plusieurs collègues, tous les matins, pour traduire les actualités brèves. L’un sert de coordinateur pour gérer l’aspect technique (ordinateur, vidéo, etc.) tandis que le second traduit. Le coordinateur apporte également un regard critique sur ce qui est produit (la langue, le sens...).
Une fois ce travail terminé, nous consacrons nos après-midi à deux sortes de travaux. D’une part, les commandes de traduction : en effet, un des services de l’entreprise consiste à répondre aux demandes de traduction, notamment des formulaires pour certaines administrations ou d’autres sortes de textes pour les clients qui souhaitent les diffuser sur leur site internet. D’autre part, nous nous chargeons également d’enregistrer des flash info, des présentations ou des articles en première page du site, selon les besoins.
(Olivier CALCADA) Qu’est-ce qu’un traducteur ? Il se différencie de l’interprète en ceci que l’interprète travaille en simultanée, à l’oral, tandis que le traducteur traduit d’un texte vers un autre . Notre métier de traducteurs est un peu particulier car nous partons d’un texte écrit pour le traduire à l’oral, en langue des signes.
Le statut de traducteur sourd dont nous relevons est véritablement une nouveauté en France et je trouve important que nous puissions nous poser en modèle. En effet, la plupart des sourds considère que la traduction appartient à un domaine linguistique réservé aux entendants : ils ont donc tendance à dire que cela ne leur est pas accessible et en aucun cas ils ne s’imaginent pouvoir travailler dans la traduction. On peut être traducteur sourd. Et pour cause, ce qui compte, c’est transposer un texte d’une langue dans une autre, peu importe que ce soit de l’anglais, du français ou autre. Comme je maîtrise la langue des signes française, je peux prendre un texte écrit en français et le traduire vers la LSF. Bien sûr, être traducteur français-LSF est un tout nouveau métier ; nous sommes les premiers, mais il est très important que cela serve de modèle pour que d’autres prennent également cette voie.
(Sophie SCHEIDT) Une telle formation continue de traducteur en France n’existait pas avant ; celle de Toulouse est la première et la seule. Il est aisé de se rendre compte que cette formation est née de la volonté de Patrick Gache d’INTERPRETIS d’intégrer une filière LSF à cet IUP ainsi que des besoins grandissants de Websourd en matière de traduction. Les deux structures étant situées à Toulouse, c’est pour cette raison que la formation y a vu le jour. Où d’autre en France y a-t-il autant de facteurs convergents et de volonté combative ? Pour ma part j’ai fait partie de la première promotion de traducteurs sourds.
Il y a donc des traducteurs sourds, mais qu’en est-il des entendants ? Il y en a aussi, évidemment, mais ils travaillent dans d’autres langues (anglais-français, allemand-chinois, etc.). Mais pour la traduction vers la langue des signes, il fallait absolument prendre un locuteur dont c’est la langue maternelle, donc une personne sourde. De la même manière que pour traduire vers le français écrit, on choisira une personne entendante qui connaît mieux les finesses de sa langue.
(Olivier CALCADA) A mon avis, la désignation de traducteur professionnel n’est pas encore bien stabilisée en ce qui nous concerne et pour plusieurs raisons : nous sommes les premiers, le combat pour la reconnaissance et la valorisation de la langue des signes n’est pas encore terminé et doit se poursuivre le statut de traducteur sourd n’est pas encore reconnu par l’Etat même si les premières étapes ont été franchies. Nous avons montré que nous existons mais nous voulons maintenant être reconnus.
(Sophie SCHEIDT) Le métier de traducteur est soumis à une déontologie, mais pour les traducteurs en langue des signes, est-ce également le cas ? Oui et non. Oui, parce que nous n’imaginons pas ce métier (comme pour les entendants) sans déontologie ; et non, parce que la particularité de la langue des signes fait que nous ne pouvons pas calquer la déontologie des traducteurs entendants sur nos conditions de travail. En effet, si le traducteur de langues écrites peut prendre son temps pour réfléchir, revenir sur le début de sa traduction ou modifier une phrase, c’est simple, mais pour le traducteur sourd qui passe devant la caméra, il est impératif de tout retenir en une seule fois et de réussir la prise entière. C’est en fait une traduction qui dans sa forme se rapproche un peu de l’interprétation. C’est pour cette raison que nous sommes en cours de réflexion sur la création d’une déontologie pour ce métier si récent. C’est avec nos essais et erreurs spécifiques que nous construirons notre éthique.
2- 2ème partie (6’12’’)
(Olivier CALCADA) Le métier de traducteur comporte des avantages et des inconvénients. Le premier avantage est l’accessibilité qu’il offre aux personnes sourdes, souvent en difficulté face à un texte français ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il faudrait plus de traducteurs sourds en France. Ensuite, le traducteur sourd se forge des connaissances au fur et à mesure de son travail. En effet, il rencontre tous les jours des termes nouveaux, qu’il ne connaît pas, et cela lui permet d’enrichir son vocabulaire en français. Ce bénéfice se retrouve aussi en langue des signes puisque nous rencontrons régulièrement des mots qui n’ont pas encore d’équivalent en LSF et cela nous stimule pour développer notre propre langue et donc à diffuser de nouveaux signes sur toute la France. Je prends l’exemple de la santé où le champ lexical est encore peu développé, les problèmes auxquels nous sommes confrontés permettent d’étendre ces concepts à la langue des signes.
En ce qui concerne les inconvénients, le premier qui me vient est celui des noms propres. On en rencontre énormément dans les textes que nous traduisons (pays, villes, personnes célèbres ou politiques, etc.) et la question se pose chaque fois : qui peut se permettre d’inventer un nouveau signe ? On ne peut pas épeler le nom à chaque occurrence et nous cherchons donc au sein de notre équipe ainsi que dans notre entourage le signe le plus répandu. Mais il arrive souvent que l’on nous reproche de l’avoir créé alors qu’il en existait déjà un dans une autre région. Nous devons donc faire face à des critiques de ce genre, mais en même temps, il me semble que cela donne à réfléchir. Pourquoi retenons-nous de Ségolène Royal son sourire plutôt que ses cheveux qui rebiquent ? En adoptant un signe, on suscite des réactions et parfois de nouveaux signes.
Une autre contrainte, mais qui est plutôt amusante, est l’apparence physique du traducteur. Imaginons que moi, Olivier Calcada, je parte en vacances et revienne avec un bronzage presque surnaturel, le passage à l’écran ensuite serait délicat. Ou s’il me prenait l’envie de me promener avec une barbe de trois jours... C’est évidemment impossible et nous devons respecter quelques règles, bref avoir une certaine tenue.
J’ajouterais enfin à la liste des points négatifs, le petit nombre de traducteurs sourds. Nous ne sommes, en effet, que deux et c’est très insuffisant, nous avons beaucoup de travail. J’aimerais vraiment que ce métier se développe. Cela permettrait de voir de nouvelles têtes à l’écran, mais également des langues des signes un peu différentes, ce qui élèverait le niveau et enrichirait la langue.
(Sophie SCHEIDT) Pour ce qui est de l’avenir des traducteurs sourds, il est vrai que l’on peut se poser la question. Au début, effectivement, la traduction en langue des signes est vraiment nécessaire parce que 80% des sourds sont illettrés et que grâce à ce nouveau métier, ils ont enfin accès à l’information. Mais si à l’avenir cette situation évolue et que dans peut-être cinquante ou cent ans, ou peut-être moins, l’illettrisme chez les sourds ne soit plus qu’un mauvais souvenir, on est en droit de se demander si ce métier sera encore utile. Cependant au fond de moi, je suis certaine que l’on en aura encore besoin, car la langue des signes est notre première langue à nous, les sourds. Nous avons besoin de voir des textes dit dans notre langue naturelle. Ce besoin est double, au début c’est parce que nous voulons avoir accès à ce qui nous échappait auparavant, puis cela devient un plaisir. Je pense que c’est là que se situe la différence.
(Olivier CALCADA) La traduction mène à tous les domaines : le sport, la culture, la politique, etc. Il faut tout intégrer. Aujourd’hui, nous sommes deux et nous devons nous confronter à tous ces domaines, c’est difficile. On peut imaginer que si l’équipe s’agrandissait, on pourrait travailler chacun dans ses domaines de compétences et ainsi gagner du temps sur la préparation, le recours aux interprètes, les enregistrements ; nous serions plus aptes à nous exprimer dans un domaine que nous connaissons bien. Aujourd’hui, obligés de travailler dans les domaines qui nous sont étrangers, nous dépensons beaucoup d’énergie et de temps pour comprendre, faire des recherches, assimiler les textes. Si nous traduisions dans nos domaines de compétences, la qualité des traductions s’améliorerait et tout le monde serait gagnant.
(Sophie SCHEIDT) J’aimerais dire, à ceux qui pensent que le métier de traducteur nécessite des connaissances particulièrement étendues, qu’ils se trompent. La traduction est vraiment un très beau métier ; il faut oser se lancer, le voyage en vaut le détour. C’est une invitation à la découverte de deux langues différentes. Rien ne sert d’avoir peur, au contraire, il suffit de suivre assidûment la formation et ce métier en vaut la peine. Nous, les deux premiers traducteurs, sommes là depuis le début de l’aventure et nous souhaitons la bienvenue à qui souhaite nous rejoindre.