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  Marie-France, Maria Pia, Patricia et Aurélie ont concrétisé leurs voeux les plus chers  
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par Marylène CHARRIERE
Le 8 mars 2009 est la journée mondiale où l’on rend hommage aux femmes. A cette occasion, notre équipe de rédaction a choisi de vous présenter 4 femmes sourdes : Marie-France HERAIL, Maria Pia FILIPPETTO, Patricia DUBOS et Aurélie FARADJI, que nous avons interrogées sur leur statut de femme et leur plus belle réussite. Elles ont chacune un message à nous transmettre. Témoignages.

Sommaire
 1- Témoignage de Marie-France HERAIL (14’42")
 2- Témoignage de Maria Pia FILIPPETTO (15’44")
 3- Témoignage de Patricia DUBOS (13’57)
 4- Témoignage d’Aurélie FARADJI (16,28)

1- Témoignage de Marie-France HERAIL (14’42")

Bio express

Marie-France HERAIL, 64 ans, est retraitée depuis 5 ans. Elle est revenue vivre dans son village natal à Vabre, à 20 km de Castres, dans la maison qui appartient à la famille depuis 4 générations. Vabre compte 800 habitants et est célèbre de longue date pour ses usines de tissage. Son père sourd, était contremaitre ainsi avant lui, son grand-père était patron. Elle-même y a travaillé dans sa jeunesse. A 45 ans, elle est devenue enseignante de français en langue des signes à Ramonville Saint-Agne, près de Toulouse. Lors de la campagne municipale de juin 2007, elle a été élue au conseil municipal de son village. Dans ce cadre, elle a en charge l’administration du site Internet du village et des 8 communes environnantes, et la gestion des relations avec la maison de repos.

(Marie-France HERAIL)

Cette élection est arrivée par hasard. Ce n’était pas ma première expérience, j’avais déjà participé a une liste. C’était il y a 35 ans, une liste conduite par mon ancien patron, il m’avait choisi pour être sur la liste qu’il conduisait. Notre équipe avait perdu. Cette fois-ci, il y avait trois listes. Le représentant d’une des listes est venu à ma rencontre. Il me demandait de participer à sa liste. Des personnes lui avaient dit beaucoup de bien sur moi. Je lui ai dit que c’était très gentil de sa part, et je lui ai dit : « il faut que vous ayez bien conscience que je suis une personne sourde ». Alors, il me répond que ce n’est pas un soucis, que je pourrais exprimer mes opinions et idées librement et en langue des signes si je le souhaite ! « Ah », c’est vrai que je n’avais pas pensé à cela. Pour ma part, je lui fît part des difficultés que je pourrai rencontrer lors des assemblées municipales pour suivre les échanges. Il n’y avait pas pensé non plus ! J’ai réservé ma réponse en lui demandant de l’évoquer avec les autres membres de la liste et de leur demander s’ils étaient d’accord sur ma présence dans cette liste. Puis plus de nouvelles !

Un jour, dans la rue, me rendant à ma voiture je croise le responsable de la liste qui me félicite d’avoir rejoint leur liste. je lui fais savoir que je n’ai pas encore accepté. Je lui rappelle que j’avais conditionné ma présence sur la liste au respect de ma spécificité. A cela, il me répond de ne pas m’inquiéter, que chacun fera des efforts, qu’ils parleront plus lentement, chacun à son tour.... Je me suis dit que je verrai comment se passeront les choses. Ensuite, nous avons préparé et organisé des réunions pour présenter notre liste aux élections municipales, chacun a fait des efforts mais la présence d’un interprète aurait facilité la tâche de chacun pour nos échanges. Se profile le premier tour, j’observe le dépouillement et le nombre de voix attribué à chacun. L’élection est un scrutin de liste. Lors du premier tour, nous avons obtenu 276 voix, ce qui est proche de 300, la moitié des voix. Deux personnes de notre liste ont été élues, puis j’ai pensé que c’était terminé pour cette fois-ci. Ce soir là, je loge chez une amie et le lendemain elle a appelée la préfecture, nous voulions connaître les résultats définitifs, mais quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que j’avais obtenue le plus grand nombre de voix et que je devais me représenter pour le second tour. Au dépouillement du second tour, les bulletins à mon nom s’amoncelaient sur la table, l’excitation commençait à m’envahir mais je ne voulais pas croire trop vite à la victoire. Une fois le dépouillement fini, ils ont officiellement annoncé les résultats et là, à ma grande surprise, j’ai étais élue avec l’équipe en obtenant 323 voix. J’ai été très émue et j’ai de suite pensé à mon papa, également sourd, et que c’était dommage qu’il n’ait pas pu être présent pour vivre ça, lui qui à son époque ne pouvait passer le permis de conduire, c’était interdit aux sourds… c’est l’évolution de la vie. S’il avait était là, il aurait été vraiment très touché.

Le mardi suivant, je me suis rendue à la MDPH d’Albi pour monter un dossier d’aides humaines, il y avait 3 mois d’attente. J’ai informé le conseil municipal de mes démarches et de mon souhait de faire appel à un interprète pour les réunions, tout le monde était d’accord. La première réunion avec interprète s’est déroulé le 1er juillet, c’était une réunion publique, cela avait même fait l’objet d’un article dans le journal, l’intitulé était : « le conseil municipal signe ». Puis deux réunions se sont tenues depuis, mais sans interprète, difficulté de planning, il faut prévoir très à l’avance leur présence.

A la retraite, je suis revenue m’installer dans mon village natal. J’ai passé une partie de mon enfance, ici. Quatre générations de ma famille ont vécues ici. Mon arrière grand-père, mon grand-père, mon père et moi. Ils géraient une petite entreprise de textile qui a fermé depuis.

Mon grand-père étaient le patron d’une petite entreprise textile, les tissus étaient fabriqués ici derrière moi, l’entreprise a été démoli, elle n’existe plus aujourd’hui. Mon père sourd n’a pas pu reprendre l’entreprise familiale, elle a été reprise par le contre-maître. Mon père n’avait pas pu faire d’études, il était doué sur le plan pratique sur une machine-outil, mais pas sur les aspects théoriques que demande la gestion d’une entreprise. Mon père était très lié à mon cousin, celui ci avait fait des études dans le domaine textile. Il aidait mon père pour les calculs mathématiques de quantité par exemple, cela avait étonné mon père cette possibilité théorique du travail. Malheureusement, les petites structures ont fermées les unes après les autres dans ce bassin d’emploi. La concurrence !...

Mes parents, sourds, ont très vite remarqués que j’étais sourde également. Ils m’ont alors placée à Albi au « Bon Sauveur », je n’y suis pas restée longtemps, j’étais en avance sur le plan scolaire, je progressais plus rapidement que la classe. Je ne suis quand même pas rentrée auprès de ma famille, car à l’époque on disait que pour le bon développement d’un enfant sourd il fallait le mettre au contact des personnes entendantes, alors j’ai été placé dans des familles d’accueil pendant ma scolarité. C’était comme ça à l’époque ! J’ai été scolarisée avec des entendants en sixième. C’était possible pour moi, car je surnageai dans les classes malentendantes. J’ai ré-intégrée une scolarité classique donc, à cette occasion là. Cette fois-ci, j’ai perdu pied, petite j’avais été scolarisée à l’école communale, les gens me connaissaient et quand ils m’ont vu revenir ici à 11 ans, ils se sont interrogés sur ma situation. Je suis restée 5 ans, puis mon père est décédé, et ma mère est tombée malade, j’ai dû travailler. Ici, à l’usine de tissage, j’avais 15 ans et demi, une grande entreprise comparé à celles que j’avais connues. Je connaissais le métier j’y baignais depuis toute petite. Au bout d’un an j’en ai eu assez de la répétition des tâches, j’avais envie d’apprendre un nouveau métier, reprendre des études, puisqu’elles avaient été interrompues. Alors, comme je devais tout de même travailler, j’ai entrepris des études par correspondance, c’est comme cela que j’ai obtenu mon brevet. Par la suite, j’ai fais des stages de langue des signes, j’avais besoin de me trouver aussi sur le plan identitaire. J’ai beaucoup appris sur moi, je me suis rendu aux stages de Toulouse, Marseille, Poitiers, Chambéry, puis je suis allée à deafway. J’ai beaucoup appris. Quand on m’a proposé un poste de professeur de français, j’ai tout de suite acceptée, c’était un vieux rêve qui se réalisait, j’ai toujours aimé l’écrit, le travail sur des histoires, les dictionnaires. Depuis mes 6 ans je rêvais de ça mais on m’avait dit que ce n’était pas accessible aux sourds. J’ai tenue bon, je ne voulais pas d’une vie d’échec, je voulais suivre mes rêves et m’imposer, que l’on m’accepte telle que je suis. J’ai toujours aimé les mots, le français, je me régale des mots croisés, ça ne me demande pas d’effort particulier. C’est comme ça !

Au début des stages, ce que je cherchais c ’était à communiquer. Je communiquais déjà par l’oral, mais c’était une communication qui ne me satisfaisait pas entièrement. Les signes, je les pratiquais depuis toujours, mes parents invitaient souvent des amis sourds à la maison, et je passais de longues soirées à écouter leurs conversations, je comprenais. Plus tard, dans ma vie, je sentais donc bien que la communication orale ne me satisfaisait pas entièrement, la lecture sur les lèvres n’est pas aisée. Je suis allée en stage à Toulouse, j’ai eu Jean-François Mercurio comme professeur, nous n’avions pas les mêmes signes et les malentendus étaient nombreux. J’ai appris rapidement, toujours cette faculté d’apprentissage qui me permettait d’appréhender rapidement les notions enseignées. Il faut dire que je baignais dans les signes depuis toute petite. Puis il est parti enseigner un an à Rodez, j’ai continué avec un autre enseignant, et à son retour j’ai constatée qu’il avait beaucoup progressé, cela m’a convaincu de continuer dans la voie de l’apprentissage de la langue des signes. J’avais 45 ans... oui, c’est tard ! Je me rendais à tous les stages proposés, Toulouse, Marseille, Poitiers, Chambéry, j’ai suivi ses stages dans le cadre de la formation continue. J’ai commençais les stages plus tôt, vers 40 ans, puisqu’à 45 ans j’enseignais. J’étais inexpérimenté dans le monde de l’enseignement, le monde de l’entreprise m’était plus familier. De plus, je devais me familiariser avec une ville qui m’était inconnu : Toulouse. J’avais un objectif, celui d’enseigner, et cela m’a aidé à tenir bon. J’ai enseigné 15 ans et cela m’a beaucoup apporté, particulièrement les élèves, j’avais des élèves de 11 à 20, 21 ans. Des adolescent avec lesquels j’ai appris a faire preuve d’autorité, c’était nécessaire ! Mais je les en remercie j’ai beaucoup appris à leurs contacts.

Mon rêve s’est accompli avec l’enseignement. En ce qui concerne la politique, je viens tout juste d’être élue, donc je n’ai pas encore eu le temps d’intégrer complètement cette expérience. Ce que je ressens profondément en tant que personne sourde c’est, qu’il y a des choses à faire pour améliorer la vie des sourds, aujourd’hui la situation a beaucoup évolué grâce aux nouvelles technologies, la reconnaissance de la langue des signes, la présence des interprètes. C’est bien plus positif aujourd’hui qu’il y a 30 ans, quand on songe que mon père n’avait pas l’autorisation de passer son permis de conduire...et puis je suis une femme c’est important de montrer que l’on est présente.

Avant de s’intégrer, il faut s’accepter tel que l’on est. Oraliser donne une fausse image des Sourds, moi y compris qui peut utiliser l’oral. La langue des signes est une communication naturelle pour un sourd, mais il faut d’abord s’accepter. La surdité est un handicap non visible alors certains se cachent mais il faut accepter ce terme, se montrer. Handicap ? Ce mot ne renvoie pas à la surdité beaucoup d’entendant sont handicapés, nous, nous avons une communication différente.

J’avais 3 rêves. Je les ai tous réalisés. Le premier, je suis allée en Chine à l’âge de 30 ans, le deuxième, c’était de devenir professeur, ce qui s’est passé, et le dernier, de me rendre à Roland-Garros, j’ai toujours été passionnée par le tennis. Donc voilà les trois rêves que j’ai réalisé. Aujourd’hui, j’ai trois autres rêves que je voudrais réaliser avant de mourir mais j’en parlerai plus tard.

Auparavant, la situation des femmes était vraiment dure. Je préfère la situation d’aujourd’hui parce qu’on est plus libre. Autrefois, les femmes ne sortaient pas, elles devaient s’occuper de leurs foyers. Aujourd’hui, la situation est différente. Un plus grand nombre de femmes sont maintenant devenues responsable dans la société, et pourquoi pas dans le milieu des sourds. Il faut qu’elles suivent leurs désirs si elles en ont, qu’elles fassent leur chemin. Si j’ai bien réussi à me faire mon propre chemin, elles peuvent aussi et il faut le faire. C’est important de montrer une image positive. Si on a envie, on peut le faire.

2- Témoignage de Maria Pia FILIPPETTO (15’44")

Bio express

Maria Pia FILIPPETTO, 54 ans, divorcée, est mère de 2 enfants dont l’aîné est sourd. Elle est née en Italie. Après avoir rencontré son ex-mari, elle l’a suivie un peu partout dans le monde, au Sénégal, en Italie, jusqu’à ce qu’ils se posent en France, en 1991, avec leur fils. C’est une grande artiste, très passionnée, avec un parcours qui n’a pas toujours été facile. Plus jeune, elle a été enseignante, mais les déménagements, les voyages, l’ont contraint à abandonner ce métier. Tout récemment, elle s’est remise à enseigner l’art à des sourds, au musée de Carnavalet à Paris dans le 3ème. Elle projette de créer une entreprise de céramique.

(Maria Pia FILIPPETTO)

"Mon collège était dans une villa magnifique. Un riche propriétaire avait légué cette villa aux enfants sourds et c’est là que j’ai étudié pendant 11 ans. Je passais mes journées à regarder la fresque qui était peinte au plafond, j’adorais ça. Je n’étais pas attentive à ce que l’on m’enseignait et mon niveau scolaire n’était pas bon. Je préférais regarder ce qu’il y avait au plafond. Quand je sortais, je dessinais par terre. Tous les jours c’était pareil, j’étais toujours dans les nuages, j’avais une imagination débordante. Quand j’ai changé de salle de cours, je me suis retrouvée entourée de murs blancs. Je n’arrivais pas à suivre les cours d’italien, de mathématique... Je n’en avais aucune envie, je disais alors que j’avais mal au ventre, je ne voulais pas y aller. Par contre, j’appréciais énormément les cours de dessin ; à cette idée j’étais très motivée et très excitée, j’adorais ça. Je dessinais en permanence. Je suis sortie de l’école à 16 ans. Je ne voulais pas continuer l’école, car je n’aimais pas la mentalité des institutions des sourds : les conversations, les disputes, la mentalité très fermée, la prière, la couture... Je ne voulais plus de tout ça, je voulais autre chose, être libre... je me rebellais, j’étais tout le temps disputée, battue... Il fallait que je parte. Alors je suis partie. J’ai travaillé, et je prenais en même temps des cours pour rattraper mon retard scolaire ainsi que des cours renforcés aux Beaux Arts. J’ai fait cela pendant 5 ans. Pourquoi mes tableaux sont-ils toujours des nus masculins ou féminins ? Au premier cours, j’avais 18 ans, une femme posait nue pour les élèves. Ça m’avait beaucoup impressionnée, j’avais honte, je n’avais pas l’habitude. Les élèves que nous étions étaient des hommes et des femmes qui regardaient ce modèle. Mais j’ai fini par l’accepter et me suis mise à dessiner. Tout s’est très bien passé, j’ai parfaitement reproduit ce que je voyais, du premier coup, à tel point que le professeur a vraiment été stupéfait de mon travail. Il m’a d’ailleurs demandé si j’avais déjà dessiné. C’était le meilleur dessin du groupe. J’ai vraiment été étonnée car jusqu’ici, j’avais tout appris toute seule. Le professeur n’a pratiquement pas corrigé mon dessin. Pendant cinq ans, j’ai progressé en dessinant des nus trois fois par semaine. Bien sûr, je m’aidais aussi beaucoup de ma mémoire pour dessiner les nus car je n’avais plus besoin de modèle. C’était ma façon de m’exprimer."

"Quand je suis venue ici à Paris, en France. Auparavant, je ne voulais pas donner des cours de peinture, ce n’était pas ma vocation... En fait, j’étais en colère, en colère et déçue de ne pas avoir pu faire évoluer ma peinture de façon positive. J’aurais pu le faire si nous n’avions pas déménagé autant de fois. Si j’avais pu me fixer, j’aurais pu être connue depuis déjà 30 ans. Avec les changements successifs, la charge des enfants, de la famille, toujours être en train de bouger, être mère, être femme, gérer l’argent, les responsabilités, je devais m’occuper de tout... Et continuer à peindre malgré tout pour survivre. C’est pour cela que lorsque je suis revenue à Paris, j’en avais marre, j’étais très déçue par cette vie aventureuse, elle ne m’apportait pas la réussite. Je pensais avoir fait tout ça pour rien. La crise de l’art, la crise économique faisaient qu’il était difficile de vendre mes peintures. Aussi je peignais pour le plaisir, pas pour vendre, j’accrochais mes peintures chez moi, en décoration. Temps en temps, je vendais bien quelques petits tableaux, d’un autre style. Ensuite, je suis allé à ACTIS, une association spécialisée dans le tourisme, le voyage et l’art. Ils voulaient que je donne des cours à des personnes sourdes, mais je ne voulais pas y aller, je n’en avais pas envie. Je n’avais pas envie d’avoir à faire avec des sourds, de communiquer avec eux, de travailler avec eux. J’avais perdu confiance en moi. J’ai pourtant commencé à enseigner et mes collègues ainsi que mon directeur m’ont encouragée, ont insisté, m’ont poussée et petit à petit, comme une fleur qui était fermée, je me suis ouverte. J’avais de bons retours, on me disait que mes cours de peinture étaient très bien. Je me sentais mieux. J’étais heureuse de voir que mes élèves réussissaient grâce à moi. Petit à petit, je retrouvais ma motivation et suis devenue plus forte."

"J’aime beaucoup enseigné le dessin en cours de dessin, j’ai ma façon de faire... Je ne suis pas comme les autres professeurs de dessin qui donnent des cours juste comme ça... Il faut un fil conducteur fort, expliquer les choses de manière approfondie, travailler les couleurs, les formes... Il faut le ressentir. J’ai obtenu de très bons résultats auprès de mes élèves. Certains ne connaissaient rien au dessin, et ils ont réussi à produire de très bonnes choses, des dessins de qualité quasi professionnelle. Beaucoup d’élèves m’ont remerciée pour cela, j’en suis heureuse."

"Je vais vous parler plus en détail de ma peinture, des formes rondes que l’on voit sur ces tableaux. Mon inspiration vient d’Afrique, à l’époque où j’habitais en Sénégal. J’allais pratiquement tous les matins au marché. Je marchais sur les chemins et je suivais toujours les femmes africaines qui marchaient devant moi. Elles portaient leur bébé dans le dos avec un pagne noué sur la poitrine. En marchand sur le sable meuble, leurs fesses rondes et charnues se balançaient de gauche à droite, dans un mouvement circulaire... Ces formes et cette démarche étaient toute en rondeur. Les femmes africaines ont des formes douces et généreuses, une attitude calme avec leur coiffure, leurs poses, leur façon de communiquer avec des gestes dessinant des cercles dans l’espace, cette façon de se mouvoir toujours tout en rondeur. J’observais sans cesse ces formes rondes : des seins, des fesses, des poses et des mouvements doux. Ce n’est pas comme ici en France ou en Italie où les attitudes et les mouvements sont plus saccadés, plus strictes ce qui correspond à notre vie plus artificielle. En Afrique, c’est plus spontané et naturel."

"Je dessine des corps qui sont vivants, c’est ainsi que j’ai appris le dessin, les corps sont en mouvement et les ronds rendent compte de ce mouvement, il faut le saisir dans un laps de temps, il y à l’instant d’avant et celui d’après. Par exemple, les seins sur ce tableau, l’un est vu de profil, l’autre de face, comme si une partie de cette poitrine était saisie l’instant d’avant, de côté, puis l’instant juste après, de face. Le corps semble ainsi bouger. Il en va de même pour ces cercles sur les genoux, ils donnent une perspective avec la cuisse. Ce n’est pas figé par l’ombre et la lumière. Mais ce tableau que je vous montre est ancien, ma technique a évolué. J’ai gardé le principe des cercles et ai rajouté la lumière. Je veux donner une impression, une émotion au spectateur, exercer une attraction forte sur lui, déclencher une grande émotion. Je veux attraper le cœur de celui qui contemple le tableau et bien le tenir."

"Le travail fait main est de retour à la mode maintenant. C’est à cela que j’ai pensé pour ma céramique ; peindre des carreaux pour la décoration d’intérieur, qui pourrait s’adapter à toutes les maisons. J’ai toujours adoré ça. Par exemple, cette céramique, c’est comme une sculpture... je l’ai dessinée, peinte et mise au four. Cette forme peut venir s’intégrer au carrelage mural d’une cuisine ou d’une salle de bain, ou venir composer une frise sur le manteau d’une cheminée... C’est l’idée de personnages, des vieux, des enfants, des chiens, des chats… Pleins de personnages agréables à regarder qui viendraient vous raconter une histoire. Tout au long de ma vie, des entendants m’ont félicitée pour ce que je suis : une femme sourde et courageuse. J’en suis fière. Je suis vraiment fière de ce que je suis aujourd’hui... Ma fille dit toujours que je suis la meilleure maman du monde parce que je suis une maman, un papa, une amie, une sœur... Je suis très ouverte avec mes enfants. Je ne suis pas une maman stricte, je suis souple, moderne et je m’adapte. Je discute avec eux de vêtements, ou quand ils veulent se faire tatouage ou un piercing, tout ça... J’en parle avec eux, je les mets en garde, je leur explique... Mais toujours avec beaucoup d’amour. Je veux vous dire qu’auparavant, mes enfants ont beaucoup souffert à cause de leur papa, de l’association, de l’argent. Leur vie était difficile. Dans ma famille, les relations étaient compliquées. Je dis toujours à ma fille : « mets de côté toutes les difficultés, regarde ta maman : je suis là, je communique avec toi, je te donne de l’amour, de l’affection, je te donne tout mon coeur. » Mes enfants ont grandi. Il n’y a pas très longtemps, ma fille est venue pour Noël. Elle me disait : « Avec la vie et le parcours que tu as eu, ton courage, ta force, aujourd’hui tout va bien pour toi, pour Alex, pour moi... Papa est parti vivre sa vie aux Etats-Unis, eh bien ca va... » Je lui ai répondu : « Pardon. Pardon ma fille parce que je t’ai fait souffrir, je ne t’ai pas donné beaucoup de joie, de plaisir... J’étais trop occupée avec les sourds, et je t’ai mise de côté pendant que m’investissais pour eux. Toi, tu attendais, patiente. Quand je rentrais le soir, je te prenais dans mes bras, je te faisais des câlins et je te disais combien je t’aimais mais avec le regret de ne pas être plus avec toi. » Elle m’a dit que même si on faisait peu d’activités, de voyages, que j’étais souvent à l’association, ce n’étais pas grave parce que je lui donnais beaucoup d’amour. S’il y a de l’amour et de l’affection, tout va bien. S’il manque quelque chose, ce n’est pas grave, parce que maman est là. Alex me l’a dit aussi. C’était beau, ça m’a beaucoup touchée. Je les remercie de m’avoir fait comprendre ça. Avant, quand mes enfants étaient petits, avant même qu’ils naissent, je passais ma vie à peindre. Et puis je me suis mariée et suis tombée enceinte par accident. J’ai alors pensé à mon bébé, et je me suis dit qu’il fallait que je mette de côté ma peinture et que je remonte mes manches parce que mon rôle à ce moment là, c’était d’être maman. Cependant, dès que je le pouvais, quand les enfants dormaient, étaient à l’école ou occupés, j’allais peindre. C’était d’ailleurs une nécessité, je peignais pour vendre mes tableaux et faire vivre ma famille, il le fallait. Je devais concilier les deux : m’occuper des enfants et de la peinture. J’ai compris alors que la vie est faite de bonnes et de mauvaises aventures. Comme on dit, « C’est la vie. » La vie n’est pas quelque chose de lisse et régulier. Il y a du positif et du négatif, et lorsqu’il y a du négatif, il faut l’accepter. Ça aide à se construire."

"J’ai toujours eu peur de vieillir. Je veux toujours rester jeune et belle... J’ai un livre qui a été très important pour moi... Le voici... Je l’ai lu en un jour... un soir. Il explique que pour atteindre le bonheur, il faut profiter de ce qui est beau, se faire plaisir dès que possible, accepter l’amour quand il se présente. Il ne faut pas dénigrer mais profiter et c’est ce qui nous fait trouver le bonheur. Moi j’ai trouvé le bonheur grâce à ce livre, c’est vrai. Maintenant je suis heureuse : mes enfants sont grands, je suis redevenue une jeune fille, je suis libre, mon mari est parti, tout va pour le mieux. J’arrange ma maison, je m’occupe de mes tableaux, je fais la cuisine, je vais chez des amis. Je lis et je dessine beaucoup. J’ai pleins d’idées, ça bouillonne. Je suis heureuse maintenant... Mais je n’ai trouvé le bonheur que lorsque j’ai eu 50 ans ! Pourquoi aussi tard ? Je veux vous dire que ce sont les souffrances que j’ai vécues qui ont fait que j’ai pu trouver le bonheur aujourd’hui. Si on ne connait pas la souffrance, on ne sait pas aimer. C’est de la souffrance que vient l’amour..."

3- Témoignage de Patricia DUBOS (13’57")

Bio express

Patricia Dubos, 39 ans, habite Verrières, à 30 km de Poitiers. Elle est mariée et a 3 garçons dont l’aîné est sourd. Elle est à l’origine d’un nouveau service : elle a créé en 2006 son entreprise de toilettage, COUAF’MOI. Dans un camping-car, elle sillonne les routes pour proposer son service. Elle a même reçu un prix de l’AGEFIPH qui l’a félicitée pour sa démarche en tant que créateur d’entreprise. C’est le seul service de ce type en France. En mai suivant, elle ouvrira un salon de toilettage sédentaire.

(Patricia Dubos)

"Depuis toujours, j’avais cette envie de travailler avec les animaux car je les adore. Je rêvais de devenir vétérinaire, de pouvoir soigner, m’occuper d’animaux. J’y pensais mais mes professeurs, mon entourage me répétaient toujours la même chose : « tu ne pourras pas car tu es sourde ». J’ai donc dû choisir une autre voie plus accessible aux sourds et je suis devenue monitrice éducatrice. J’ai fait ce métier pendant plus de 15 ans et je m’en suis lassée. J’ai alors repensé à cette passion pour les animaux qui m’animait toujours, je voulais vraiment en faire quelque chose. J’ai démissionné de mon travail et deux ans après, j’ai trouvé une formation de toilettage pour animaux qui m’a tentée. Cette formation a été une véritable révélation, le contact avec les animaux me faisait du bien, j’étais vraiment épanouie et j’avais la sensation d’avoir enfin trouvé mon identité professionnelle, ce choix était le mien et correspondait de toute évidence à mes appétences."

"Au départ, pour pouvoir suivre cette formation, je me suis adressée à l’ASSEDIC pour voir les possibilités de prise en charge car cette formation coûtait assez cher. Elle se déroulait à Dijon, dans une école spécialisée : l’Ecole Nationale de Toilettage Canin. Ma formation a duré 10 mois et se composait à 90% d’apprentissage pratique contre 10% de cours théoriques. A la fin de ma formation, j’ai obtenu un certificat de réussite pour toutes les races avec mention très bien. C’était très valorisant pour moi, j’étais très fière ! Ensuite, j’ai quitté Dijon et je suis venue m’installer à Poitiers. J’avais très envie de créer quelque chose mais je n’avais pas envie d’ouvrir une boutique dans un local fixe. J’avais envie de quelque chose de plus itinérant, je voulais pouvoir faire du service à la personne. Alors j’ai cherché une idée. Au début, j’avais pensé à un camion que je pourrais aménager mais le principal problème était que dans un camion, il n’y a ni eau ni électricité. J’ai ensuite eu cette idée du camping-car puisqu’ils sont, eux, déjà pré-équipés. Bien sûr, avant de me lancer, j’ai bien réfléchi et j’ai fait une étude de marché. J’ai mis au point un petit questionnaire que j’ai déposé dans les cabinets de vétérinaires afin de sonder les clients sur l’intérêt d’une telle démarche. Deux mois plus tard, j’ai collecté les questionnaires et j’ai eu de très nombreuses réponses enthousiastes de clients qui trouvaient cette idée utile et originale. Je me suis donc lancée dans l’aventure. Il a alors fallu faire un dossier solide de demande de subvention auprès du Conseil Régional qui a donné son accord. De même la communauté de communes de mon village a contribué financièrement à ce projet. Cela, ajouté à une aide de l’AGEFIPH, m’a permis de financer l’achat du camping-car. Ensuite, c’est mon mari qui s’est occupé de transformer intégralement le camping-car en salon de toilettage ambulant. J’aurais pu m’acheter un camping-car pour partir en vacances mais je l’ai fait pour mon travail qui est en même temps ma passion ! J’ai ensuite déclaré mon activité auprès de la Chambre des Métiers pour obtenir un agrément et j’ai également protégé le nom de mon service « COUAF-moi ! » auprès de l’INPI. J’ai donc commencé mon activité au 1er mars 2006. Bien sûr, au début, j’avais très peu de clients car c’était très nouveau et inconnu. Les gens regardaient passer ce camping-car en se demandant ce que cela pouvait bien être, personne ne connaissait ce nom. Puis, petit à petit, le bouche à oreille a fonctionné et mon activité s’est développée. Maintenant, ça marche plutôt bien !"

"La raison pour laquelle j’ai décidé de travailler dans un camping-car, c’est qu’en venant me garer à côté de la maison des propriétaires du chien, celui-ci reste dans son environnement habituel : cela diminue son stress et le rend plus docile. Il n’a pas l’inquiétude d’un chien que l’on emmène en voiture et qui s’inquiète de savoir où il va. A l’opposé, je ne voulais pas non plus faire du toilettage à domicile car les propriétaires sont peu satisfaits en terme d’hygiène, cela met beaucoup de poils dans leur maison et le comportement du chien est difficile à gérer. Il est dans sa maison, c’est son territoire et il peut chercher à le défendre. Il est aussi souvent plus agité surtout si son maître est présent dans la maison et ça rend le travail impossible. Le camping-car est donc un bon compromis car c’est un lieu neutre mais qui reste à proximité de la maison, c’est l’idéal pour rassurer les chiens."

"C’est vrai que mon mari est très fier de moi. Au regard de mon éducation et de mon enfance surprotégée, maintenue dans une bulle où la moindre initiative était stoppée par une impossibilité du fait de ma surdité, on peut dire que je me suis émancipée ! Je suis maintenant chef d’entreprise et je gère ma boutique toute seule ! C’est vraiment valorisant pour moi mais aussi pour toute ma famille, c’est réellement quelque chose que nous partageons. Avec ce travail, mes enfants voient que je suis épanouie, que cela me passionne et me correspond parfaitement, que je suis faite pour ça. Quand je rentre du travail, j’ai le sourire, ce qui n’était pas le cas avec mon ancien travail. Ce changement-là, je l’ai constaté de façon évidente."

"Cette situation a poussé mes enfants à se poser et à me poser pas mal de questions sur la création et la gestion d’une entreprise. Bien sûr, je leur explique que lorsqu’un client me paie, cela sert d’abord à payer le crédit du camping-car ou l’essence. Ils prennent conscience de la réalité de la vie. Mon aîné par exemple me disait qu’il se rendait compte que vivre de son métier n’était pas chose facile pour un artisan avec l’URSSAF, le TVA et tout le reste. Quand on est salarié d’une entreprise, toutes ces notions sont assez invisibles de notre côté mais là, en ayant une entreprise au sein même du foyer, on peut dire que c’est une entreprise familiale qui touche tout le monde à la maison. Les enfants prennent conscience de la réalité du travail et de ce que cela implique. Parfois même ils sont inquiets et pensent qu’avec toutes ces charges à payer, on va perdre de l’argent. Alors je les rassure, je leur dit que les clients sont satisfaits de mon travail et que je vais gagner davantage. Je ne veux pas les inquiéter mais globalement ils sont contents !"

"Mes premiers clients m’ont fait venir une première fois pour essayer, pour voir. Certains ont été très agréablement surpris par le résultat, ils avaient l’habitude de retrouver leur chien tondu et là, pour la première fois, leur chien avait une réelle coupe adaptée à sa race. Ils étaient très étonnés mais trouvaient le résultat très beau. A partir de là, c’est le bouche à oreille qui m’a fait connaître et gagner de nouveaux clients. Le vétérinaire avec lequel j’ai l’habitude de travailler a lui aussi été très étonné et satisfait de mon travail. Il travaillait depuis longtemps avec un toiletteur qui ne cherchait pas l’esthétique alors que moi, j’adapte la coupe et la longueur en fonction de telle ou telle race, ça me semble important. Ma démarche a beaucoup plu et le bouche à oreille a fait le reste. Mes vecteurs forts de communication sont la visibilité du service affiché sur le camping-car, le réseau des clients bien sûr, et ensuite les encarts publicitaires dans les journaux et autres communications habituelles."

"C’est mon mari qui gérait les appels et les rendez-vous par téléphone sans jamais préciser que j’étais sourde. C’est lorsque j’arrivais sur place et que les gens s’adressaient à moi à l’oral que je leur disais que j’étais sourde et qu’il fallait parler doucement en articulant bien. Ils étaient souvent très déstabilisés et leur comportement en était modifié. Je les rassurais, je leur disais que cela ne changeait rien,qu’il ne fallait pas s’inquiéter. L’étonnement passé, ils s’habituaient vite et surtout, ils ne pouvaient que constater la qualité du travail, cela n’avait rien à voir avec ce à quoi ils étaient habitué. En fin de compte, c’est ça qui a primé sur ma surdité, ils étaient convaincus par la professionnelle que je suis et c’est ça qui est important. Maintenant, ils ne me regardent plus comme une sourde mais comme une personne comme les autres."

"Par rapport à mon identité profonde, je suis encore partagée mais ce qui est sûr, c’est que j’ai enfin trouvé ma voie : c’est maintenant que tout commence pour moi sur ce chemin. Lorsque je suis avec les entendants, je peux m’adapter, je peux parler avec eux bien sûr mais lorsque je suis avec les sourds, je peux m’exprimer en langue des signes. J’ai besoin de cette identité sourde, de pouvoir échanger des conseils avec mes pairs, de discuter, cela me fait beaucoup de bien. Les clients sourds également sont avides de conseils et d’explications, enfin donnés en langue des signes. Ce contact, ces échanges, les conseils que je peux transmettre sont valorisants pour moi, l’intérêt est double avec les sourds, même si je communique facilement avec les entendants."

"Au début, lorsque je me suis lancée, je n’étais pas très à l’aise, je ne savais pas comment me positionner, j’attendais des retours des clients et lorsqu’ils étaient satisfaits, cela me rendait heureuse et me rassurait. Maintenant, j’ai pris confiance, je sais que je suis capable et je le montre. Je suis fière de ce que je suis devenue et je n’ai pas honte de le montrer. C’est très valorisant et franchement, travailler avec passion apporte beaucoup de plaisir. Je suis toujours motivée pour aller travailler, même les jours de fatigue, de maladie ou de mauvais temps, j’y vais de bon cœur car mon métier me passionne. Pour moi, c’est essentiel."

"En tant que chef d’entreprise, j’ai l’avantage de n’avoir personne au dessus de moi pour me donner des ordres, je suis mon propre patron : c’est moi qui décide de mon planning, lorsque les gens m’appellent pour me demander un rendez-vous, c’est moi qui décide si je suis disponible à tel ou tel moment. Je décide vraiment tout et ça c’est formidable. Dans mon ancien travail d’éducatrice, bien sûr je travaillais avant tout pour les enfants, c’est important ; mais il y avait toujours quelqu’un pour me dire ce que je devais faire, pour m’imposer des contraintes, je n’étais pas vraiment libre dans mon travail. Maintenant, je suis tranquille au volant de mon camping-car, je pars à l’aventure, je profite de ma liberté et ça, ça n’a pas de prix !"

"Il faut travailler avec passion et aimer son métier. Si l’on vit son métier comme une contrainte, on ne pourra pas faire carrière. A partir du moment où la passion est présente, cela aboutira à un beau parcours. On peut arriver à tout à condition d’être motivé. Pour ma part, j’étais passionnée par les animaux et cela a renforcé ma motivation pour y arriver. Depuis que je fais ce travail, ma motivation est toujours aussi présente au quotidien, il n’y a pas de découragement. C’est important pour moi en tant que femme mais aussi en tant que mère, de montrer l’exemple : je suis une femme sourde, chef d’entreprise et une mère. Voilà un discours militant ! Le rôle d’une maman est primordial, les enfants ont besoin de leur mère mais en tant que femme, j’ai aussi besoin de travailler pour faire vivre ma famille, ce n’est pas toujours facile de ménager les deux !"

4- Témoignage d’Aurélie FARADJI (16’28")

Bio express

Aurélie FARADIJA, 21 ans, habite avec ses parents sourds et son frère dans la Seine-et-Marne. Elle suit une formation pour devenir éducatrice spécialisée à l’EFPP. En effet, elle souhaite plus tard travailler auprès d’enfants sourds avec handicap associé. L’an dernier, elle a entrepris un voyage en solitaire, en Inde et au Gabon. Pour cela, elle a bénéficié du concours de la Fondation Zellidja, qui aide financièrement les jeunes entre 16 et 20 ans à entreprendre un voyage d’au moins un mois.

(Aurélie Faradji)

"Tout d’abord j’avais vraiment envie de partir à l’aventure. Par curiosité, je suis allée regarder sur des sites Internet pour voir si je ne trouvais pas des groupes de jeunes entendants qui seraient déjà partis. Il faut dire qu’au départ, je pensais partir en groupe. Et en regardant Internet, je suis tombée par hasard sur une association, une fondation qui subventionnait des jeunes partant seuls dans d’autres pays. Sur le coup, je me suis dit que ce n’était pas possible, que je ne pouvais pas partir toute seule, en tant que fille en plus, ce serait dangereux. Je suis quand même allée regarder les témoignages, par curiosité. Et c’est ce qui m’a décidée. Il n’y avait pas de raison que ces filles ou ces garçons qui avaient 16,17, 18 ou 20 ans puissent le faire et pas moi. Ils sont tous ressortis de leur aventure enthousiaste. Si ces filles pouvaient le faire, je pouvais le faire aussi, et être sourde n’était qu’un détail !"

"Après, j’ai eu aussi des moments d’appréhension, d’autant qu’il n’y avait pas grand monde de mon entourage pour m’encourager. J’avais plutôt des remarques du style : « t’es pas folle, t’es sourde et tu veux partir toute seule », ou encore, « mais t’es folle, c’est super dangereux l’Inde toute seule. » C’était plutôt angoissant. Les rares réflexions positives me rassuraient, mais j’hésitais encore beaucoup et en même temps je ne voulais pas le regretter plus tard. C’était maintenant ou jamais, l’année suivante j’aurais eu 21 ans et cela aurait été trop tard !"

"Mon père avait, au départ, un peu peur pour moi, mais il avait vécu, lui aussi, plein d’expériences et il ne pouvait pas me dire non. Pour ma mère, par contre c’était plus difficile, elle était beaucoup plus inquiète. C’est mon père qui après discussion avec elle a réussi à la convaincre de me laisser partir. Par contre, j’ai dû lui donner de mes nouvelles très régulièrement pour éviter qu’elle ne s’imagine le pire. Je la rassurais donc en lui envoyant des messages. Pour mes amis ou ma grand-mère, je rédigeais un blog en Inde racontant ce que je faisais et ainsi tout le monde était rassuré. Ils savaient que tout allait bien pour moi."

"J’avais réussi par le biais de connaissances à avoir 4 ou 5 contacts en Inde. Mon souci est que je n’avais strictement personne pour m’accueillir à mon arrivée. Cela m’inquiétait terriblement. Ce n’était pas tant pour que l’on vienne me chercher mais plutôt pour me rassurer de savoir que j’avais un nom. C’est seulement 2 semaines avant mon départ que j’ai réussi à trouver une personne très sympa qui m’a proposé de venir me chercher sans que je le lui demande."

"Le jour du départ j’avais le cœur qui battait à cent à l’heure, je n’avais pas dormi de la nuit. J’avais fait mes valises à la dernière minute et je n’arrivais pas à réaliser que je partais. C’est ma mère qui m’a accompagnée à l’aéroport à 7h00 du matin. On a à peine eu le temps de s’embrasser, que j’étais déjà partie. C’est marrant, on se fait toujours plein d’idées à l’avance, on imagine plein de choses et quand le jour arrive, on ne se sent pas prêt et tout va très vite. Le trajet en voiture m’avait semblé banal. Je ne pouvais pas me mettre en tête que j’allais décoller pour une destination telle que l’Inde. Après le départ de ma mère je me suis retrouvée seule, je suis allée enregistrer mes bagages comme un automate, j’étais un peu angoissée. Une amie est venue me dire au revoir, elle allait passer un été tranquille et moi je partais en Inde. Qu’allais-je donc faire là-bas pendant trois mois ? C’est après avoir passé la douane que j’ai commencé à réaliser que je partais ; ce qui m’a procuré plein de frissons, non pas de peur ou d’angoisse, mais d’émotion : c’était bien moi, simple être humain, qui allait faire ce long voyage. Dans l’avion j’étais assise à coté d’une personne noire et d’une indienne avec deux enfants. C’est à ce moment que je me suis sentie vraiment heureuse. Je ne pouvais plus reculer. Toute mon angoisse s’était volatilisée ; il ne me restait plus qu’une grande confiance en moi. A se demander pourquoi j’étais si angoissée auparavant."

"A l’arrivée, il faisait lourd et humide. Je suis allée récupérer mes bagages, tamponner mon visa et me suis dirigée vers la sortie. Dans la foule j’ai fini par apercevoir mon prénom sur une pancarte. Je ne connaissais pas la personne qui venait me chercher. On s’est vu, on s’est dit bonjour, et voilà, c’était aussi simple que ça, j’étais arrivée. Mes parents m’ont immédiatement demandé comment cela s’était passé, je leur ai simplement répondu que j’étais chez un indien."

"Je ne suis pas restée dans la même ville tout le temps, j’avais même un itinéraire approximatif que je m’étais confectionnée. Itinéraire qui a complètement changé là-bas, car au fur et à mesure de mes périples, je découvrais d’autres lieux à voir, d’autres personnes qui avaient des amis dans tel ou tel autre coin. Je suis même allée complètement au sud, à la pointe de l’Inde. J’ai visité aussi des écoles pour enfants sourds. J’imaginais qu’en Inde ce serait mieux, qu’il n’y aurait pas cet antagonisme avec l’oralisme. Et bien, pas du tout, c’est exactement pareil, avec les mêmes rivalités. J’ai dû loger dans plus de 15 maisons différentes, toutes avaient leur caractère : grandes, petites, riches, pauvres mais toutes avaient un point commun, le sourire de leur résident. Je me souviens qu’une fois j’étais chez deux hommes, très sympas. Chez eux, tout était ouvert, il n’y avait pas de porte pour aller dans le salon, la cuisine ou les toilettes. Il n’y avait pas non plus de chaises ou de table, mais j’y ai passé des moments fantastiques, avec de grands éclats de rire. Finalement on n’a pas besoin de grands logements, on peut vivre dans de petits lieux et y être bien. C’est comme pour se laver, on a l’habitude d’avoir une douche en France, en Inde on n’utilise que peu d’eau dans une bassine pour se laver, mais c’est comme ça et si on l’accepte tout se passe bien. Ce n’aurait pas été très poli d’aller râler parce que je n’avais pas assez d’eau, si on est pas trop précieux, finalement ça se passe très bien."

"Je ne connaissais pas vraiment la langue des signes internationale et les personnes que je rencontrais non plus. Avec un début un peu laborieux, un peu de mime, et d’effort, je n’avais plus aucun problème au bout d’un mois. A force, on finissait même par me dire que la Langue des signes française était la même qu’en Inde. En réalité, c’est différent mais petit à petit on acquiert le vocabulaire et à la fin on n’a plus de problème de communication."

"Lorsque l’on part grâce à la fondation Zellidja, au retour il faut fournir un rapport qui peut être étayé avec différents supports : film, musiques… J’ai donc réalisé mon rapport, qui a beaucoup plu. Ils l’ont trouvé très sérieux et cela m’a donné la possibilité de postuler pour un second voyage. J’ai donc remonté un dossier. Ce dernier accepté, il fallait que je détermine une destination. Je venais d’avoir une expérience riche de rencontres avec des familles sourdes, je voulais essayer le milieu entendant et dans une forêt tropicale. Je n’avais pas de connaissances de familles entendantes et la seule personne sourde qui connaissait une famille n’avait pas eu une expérience très concluante. J’avais quand même envie de tenter le coup. La destination du Brésil semblait compliquée car il y avait des règles strictes et je n’aurais pas pu rencontrer d’indigènes car ils sont protégés et de surcroît se posait le problème de la langue. J’optais donc pour un pays en Afrique, et plus particulièrement le Gabon car c’est un pays calme donc moins difficile. Au départ, je suis allée durant une semaine chez des personnes sourdes afin de me familiariser avec les lieux. Je ne me voyais pas aller directement chez des personnes entendantes. Ensuite j’avoue que cela a été dur. On essayait de m’embobiner, ils voulaient me marier, enfin c’était un peu n’importe quoi ! J’ai l’impression que les gabonais idéalisent le blanc par rapport à eux : il est riche et représente une possibilité de partir en France et d’avoir des enfants métis. Au niveau de la communication, je n’étais pas vraiment à l’aise. Bien sûr j’utilisais le mime, mais ce n’était pas évident, parfois ils oubliaient que j’étais sourde et je préférais du coup me taire. Et puis, il y a eu cette enfant. Elle avait à peu prés 10 ans, était sourde et, n’était jamais allée à l’école. Elle était la seule sourde dans son village. Cette petite fille était incroyable, elle était très expressive, beaucoup plus que tous les autres. Elle avait un regard très vif, et du fait que l’on soit sourde toutes les deux, on a très vite accroché. Evidemment au début elle était un peu timide mais très vite on a communiqué. C’était amusant car quand elle m’appelait, elle me faisait presque mal en tapant sur l’épaule. Elle m’expliquait alors qu’elle était obligée de faire ça, si elle voulait qu’on lui réponde. Je dois dire qu’elle est un peu pour moi source de leçon et de modèle. Une fois, alors qu’elle était en train de couper du bois et que des éclats de bois partaient un peu partout, sa mère est venue la gronder. Comme elle ne comprenait pas ce qu’on lui disait, elle est passée outre, a fait comme si de rien n’était et a continué de couper son bois. Le fait de ne pas comprendre ce qu’on lui disait n’était pas grave, si la personne ne prenait pas son temps pour lui expliquer et bien tant pis pour elle, elle continuait sa vie. Elle n’avait aucune honte de ce qu’elle était, au contraire, elle était bien présente et savait se manifester quand elle le voulait."

"Lorsque l’on fait des voyages on n’a pas forcément besoin d’oraliser. Durant toute mon enfance on m’a forcée à oraliser, j’ai dû faire de l’orthophonie. Et plus tard je suis allée au cours Morvan où là encore il fallait oraliser. Par la suite j’ai décidé que c’était aux autres de faire des efforts, et que j’en avais fait, pour ma part suffisamment. Et bien, lors de mes voyages, que cela soit en Inde ou au Gabon, j’ai toujours réussi à me faire comprendre, sans oraliser. Le contraire était parfois plus compliqué. Comme quoi, c’est plus aux autres de faire des efforts en apprenant la langue des signes ou d’autres moyens et de s’adapter. La communication sans l’oralité, ça marche !"

"J’ai crée un blog pour inciter de jeunes sourds à faire comme moi, ou tout du moins à réaliser leurs idées. Si on a peur, pas envie ou que l’on a trop d’appréhensions, ce n’est pas la peine. Mais si on se sent prêt, il faut y aller ! Les explications que j’ai pu donner dans les écoles ont permis à d’autres jeunes d’en profiter. Une jeune fille est déjà partie au Japon, et deux autres ont déposé leur dossier. L’un veut aller au japon et la deuxième, une fille, souhaite se diriger vers les Etats-Unis. Celle qui a fait son voyage au Japon a la possibilité d’en faire un deuxième, on verra si elle préparera quelque chose ou non."

"Ces voyages m’ont vraiment beaucoup apporté. Cela m’a fait changer mon regard sur les gens et sur moi-même. Par mon expérience, je suis devenue importante aux yeux des autres et a contrario chacun est différent et a son importance. Cela m’a fait grandir en humanité, comprendre la superficialité dans laquelle nous vivons. Nous n’avons pas besoin de tous les objets qui nous entourent, une vie toute simple avec peu de choses suffit. On devrait laisser faire les gens au lieu d’avoir des règles trop rigides. Je me surprends moi-même d’avoir ce nouveau regard, mais il fallait que je le vive pour le comprendre. Les expériences de la vie nous font évoluer, mais c’est souvent un processus long. Tandis que ce genre de voyages nous font faire de véritables bonds en avant. Cela m’a effectivement fait grandir."

"A toutes les jeunes filles, je leur dis : Ne vous laissez pas influencer par les autres. N’abandonnez pas vos rêves et poursuivez votre chemin. Vous vous planterez peut être, ou peut être pas, mais quand on a entre 16 et 20 ans, il faut en profiter et faire ce que l’on désire. Vous vous sentez prêt ? Foncez, demandez à la fondation Zellidja et faites comme moi, partez ! Cela a été pour moi très positif et je ne regrette rien, il y a eu des moments de joie, de peine ; des moments faciles et d’autres difficiles, mais c’est comme cela pour un voyage."

Liens : Blog Zellidja en LSF

Site officiel de la Fondation Zellidja

Site de l’entreprise Couaf’Moi

8 mars 2009
 
 
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