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par Marylène CHARRIERE
Aujourd’hui, le mardi 8 mars 2011 c’est la journée des femmes, dans le monde, où nous rendons hommage aux femmes. Mais nous les femmes sourdes à qui rendons-nous hommage ? Nous avons choisi quatre femmes : Josette, Claire, Sophie et Pauline. Ces quatre femmes se plaisent à aider, pousser les autres femmes à aller au bout d’elles-mêmes. Intéressons-nous de plus près à ces femmes que nous pouvons toute prendre pour modèle. Reportage.

Sommaire
 1- Josette BOUCHAUVEAU (18’50")
 2- Claire BONNETON (16’56")
 3- Sophie CHARDON (6’51")
 4- Pauline TEXIER (16’51")

1-Josette BOUCHAUVEAU (18’50")

Josette a 70 ans et est née dans la campagne auvergnate. Elle est la soeur de Guy Bouchauveau, célèbre sourd, guide en langue des signes à la Cité des Sciences et humoriste. Josette habite à Paris depuis longtemps. Elle est divorcée et est déjà grand-mère de deux petits-enfants. Depuis l’âge de 19 ans et pendant trente ans, elle a été mécanographe. Puis, elle change de métier et devient responsable pédagogique et enseignante de LSF à l’académie de langue des signes française (ALSF75) pendant treize ans. Elle est à la retraite depuis dix ans. C’est une femme engagée, indépendante, qui milite pour la place de la femme dans la société. Nous verrons dans le reportage les avancées de son combat. A l’heure de devenir grand-mère, elle devient responsable du secteur Seniors Sourds de France (SSF) de la fédération où elle gère différents projets.

(Josette BOUCHAUVEAU)

"Ce caractère, je le tiens de ma famille d’abord. Mon père était toujours très vif, très dynamique et c’était toujours intéressant de le voir faire. Les femmes de la famille étaient plus tracassées, s’affolaient pour un rien... Cela me paraissait négatif. Au contraire, la façon d’agir de mon père était positive. Il était pour moi une source d’informations importante : il m’expliquait les choses, par des signes, par écrit... il se débrouillait. J’ai beaucoup appris de lui. J’ai aussi beaucoup apris de mes amis sourds, à l’extérieur. J’avais des amis bien dans leur peau de sourds, ils étaient forts. Certains étaient issus de familles de sourds. C’était des gens sûrs d’eux qui faisaient plein de choses... J’ai beaucoup échanger avec eux et cela a aussi été très constructif pour ma personnalité. Plus tard, IVT a aussi eu un rôle important pour celle que je suis aujourd’hui. IVT m’a permis d’avoir du recul sur moi-même. Avant, j’étais insouciante, naïve, j’agissais sans me poser de questions, sans réflexion, ça venait comme ça... Grâce à IVT, j’ai posé un nouveau regard sur la personne que j’étais, cela m’a vraiment touchée. Ils m’ont fait prendre conscience que j’étais une femme comme les autres dans ce qu’elles peuvent faire... Mais une femme sourde, avec son identité ; une femme sourde qui parle la langue des signes. Pour moi, il n’y avait aucune raison pour qu’on ne puisse pas vivre comme les femmes entendantes ; je le faisais sans problème. Mais pour la plupart des femmes sourdes, cela paraissait impossible... Je me suis efforcée de leur dire le contraire et de le leur montrer. J’ai rencontré beaucoup de résistance, mais certaines m’ont comprise et j’ai même été parfois un modèle pour quelques unes d’entre elles... Vivre une vie de femme tout en ayant la LSF pour langue. Avec mon frère, nous avons eu beaucoup d’échange là-dessus et aussi, dans une moindre mesure, avec mon premier mari Jean-Claude Poulain, et puis d’autres..."

"Au cours de langue des signes à l’Académie de Langue des Signes, j’étais la première femme, mais je n’y pensais pas... Nous étions quelques bénévoles à faire le même travail. Puis très vite, j’ai travaillé au théâtre d’IVT, aux cours de langue des signes. C’est mon premier mari, qui y travaillait, il m’y a fait entrer. Au même moment, l’Académie était en difficulté, il y avait des licenciements. C’était pourtant une bonne opportunité pour beaucoup de sourds, mais il y avait des problèmes. La situation de ce côté là n’étant guère favorable, j’ai choisi de rester à IVT. Et j’ai donc été la première femme à être recrutée à IVT en tant que salariée. Nous étions trois à avoir ce statut, il y avait Jean-Claude Poulain, Michel Girod et moi-même. Les autres qui travaillaient à IVT aux cours étaient des bénévoles. J’y ai travaillé pendant deux ans avant de retourner au sein de l’Académie mais cette fois, embauchée en tant que salariée et au titre de responsable pédagogique. A l’Académie, une femme à ce poste, c’était une première ! Le président à l’époque était Michel Braun, c’est à lui que je le dois."

"J’avais à peine rejoint l’Académie que j’avais le projet de partir aux Etats-Unis pour participer à Deaf Way. Le départ pour les Etats-Unis était prévu pour juillet, je venais d’être embauchée quelques temps auparavant à l’Académie. Et me voilà à devoir préparer une conférence. Entre les stages en soirée à IVT et les journées passées à enseigner, j’étais vraiment partout à la fois. A IVT, j’explique à Alfredo Corrado que je dois préparer une conférence. Il m’en croit capable. Sauf que moi, je ne sais pas ce que les sourds attendent. Alfredo me pose alors les questions essentielles. Pourquoi participes-tu à la conférence ? Pour présenter mon métier d’enseignante en langue des signes française, bien. Présenter la langue des signes française, mais pourquoi ? Présenter des supports pédagogiques, mais pourquoi ? Et ainsi de suite… Autant de questions qui m’ont permis de préparer mon intervention et de tout consigner par écrit. Mais justement, l’écrire proprement pour les besoins des organisateurs était pour moi une grande difficulté ! Il me fallait de l’aide. J’ai sollicité les interprètes, à l’époque il n’y en avait pas beaucoup : Francis Jeggli, Cécile Guyoma’ch... Ils ne se sentaient pas de faire une traduction vers l’écrit à partir de mes notes, ce qu’ils m’ont proposé a été de faire une interprétation à partir de mon discours en LS vers le français oral et l’enregistrer sur un dictaphone. Puis à partir de ce matériel, ils se faisaient fort de le rédiger. Mais pas moyen d’avoir un support convenable pour ma conférence. Alors tant pis, je me suis débrouillée toute seule. De mon côté, j’ai donc préparé un écrit, rédigé dans un français très très simple. Et vogue la galère, nous voilà partis ! En arrivant, une foule de 6500 personnes nous entourait. J’avais le coeur qui battait à tout rompre. Sans compter qu’il y avait dans cette foule Jean-François Mercurio, Jacques Sangla, Rachid Mimoun et bien d’autres militants, tous rassemblés ici."

"Il y avait donc beaucoup de monde dans l’assistance. Asger Bergmann, l’ancien président danois de l’EUD, présentait ses méthodes pédagogiques, tirées d’un modèle américain, comme moi d’ailleurs. Puis j’ai pris le relais en m’exprimant en langue des signes internationale. Il y avait à côté de moi un interprète qui traduisait dans cette langue, mais tout le monde me regardait moi, car j’étais très claire. Des applaudissements ont salué la fin de la conférence. J’étais soulagée. De nombreuses personnes sont venues me demander une carte de visite. Nous n’en avions même pas... Le docteur Alexis Karakostas est venu à mon secour en m’aidant à écrire nos coordonnées sur des bouts de papier pour les distribuer. Il ne cessait de répéter que la présentation avait été super. J’étais bien soulagée et heureuse que le résultat soit aussi positif. C’était pour moi une grande première... Je me disais : « tu l’as fait et tu as réussi », j’en prenais toute la mesure, je me sentais sûre de moi. J’avais été capable de faire ça. Jean-François Mercurio est venu me voir, il regrettait d’avoir manqué ma présentation mais d’autres lui avaient dit que c’était réussi. Beaucoup le disaient en effet, j’étais ravie. A mon retour en France, j’étais remontée et bien décidée à bien faire bouger les choses. Je partais souvent voir comment cela se passait à l’étranger et je revenais tester les méthodes ici. Les gens que je rencontrais sont devenus des amis. Nous sommes beaucoup allés en Suède, notamment, avec un collègue pour nous imprégner de leurs méthodes pédagogiques. Nous avons ainsi pu faire évoluer les méthodes d’enseignement en France."

"Tous les trois, Michel Girod, Rachid Benelhocine et moi-même, la seule femme du trio, avons travaillé sur le 1er Tome des Editions IVT qui était un dictionnaire. Il y a eu de grands débats entre nous trois car nos signes venaient de deux écoles : Saint-Jacques et Asnières. Bill Moody qui arbitrait les débats disait qu’il fallait noter les deux, et aussi des signes de province. Nous avons commencé ce travail à trois puis une équipe plus conséquente s’est formée pour réunir des membres de l’Académie et de IVT. Ces échanges ont permis de trouver des solutions et d’aller jusqu’à l’édition du Tome 1. Oui, j’étais toujours la seule femme, d’ailleurs il suffit de regarder les noms inscrits dans l’ouvrage ; par la suite, très vite, d’autres femmes ont rejoint l’équipe pour l’autre tome... Oh, il y en a bien eu 4 ou 5, Chantal Liennel, par exemple, et d’autres... Il suffit de regarder les noms dans l’ouvrage."

"J’aime apporter mon aide aux sourds, même si parfois je peux aussi être tournée vers moi-même. Mais quand je pense à la communauté de sourds, à ceux qui sont isolés, je suis prête à remuer ciel et terre pour qu’ils ne le soient plus. Il y a 30 ans, nous nous sommes battus pour que la langue des signes se développe. Cette langue est fédératrice pour les sourds, mais trop nombreux sont les sourds âgés qui sont toujours isolés et à l’écart de ces mouvements. Il faut continuer ce travail sur la langue des signes car elle est le moyen d’éviter cet isolement, la dépression parfois et bien d’autres problèmes. Quand j’ai pris conscience de tout ceci, j’ai décidé qu’il fallait faire bouger les choses en fixant des projets. Beaucoup d’idées me sont venues : créer une maison de retraite pour les sourds, développer l’aide à la personne, à domicile mais aussi à l’extérieur pour diverses démarches. J’ai alors contacté l’hôpital de la Salpêtrière qui a mis en place des rencontres mensuelles auxquelles participent différents services. J’y suis allée pour me présenter et leur faire part de ces projets. Tous se sont montrés très intéressés et les réseaux se sont activés. De là, nous avons trouvé une structure qui acceptait de recruter de jeunes sourds dans le cadre de l’aide à domicile et à l’accompagnement. Ce projet s’est préparé sur six mois. Il a fallu se rapprocher du GRETA, organisme de formation, pour former les personnes. Tout s’est mis en place très rapidement. En parallèle, j’ai reçu de nombreuses demandes de personnes âgées qui attendaient l’ouverture de ces services. C’est le GRETA de Paris qui peut répondre aux usagers de Paris. Mais tout s’est passé si vite. Le GRETA a ouvert la formation, mais les personnes âgées ne se sont pas encore inscrites auprès des services. En fait, ils attendent que ce soit lancé pour déposer leurs demandes. La formation au GRETA se termine bientôt. Au départ, cela se fera donc sur Paris, mais suivant l’évolution des demandes, des antennes pourront être créées ici et là. Lille a déjà contacté Paris pour plus d’informations. C’est vraiment en train de se mettre en place, l’année 2011 sera décisive."

"A l’époque hippie, où il y a eu ce grand mouvement de libération, où beaucoup de choses sont devenues possibles, les gens se sont sentis libres, libres de vivre pleinement leur sexualité, les gens se sont décoincés... Mais les sourds étaient à côté de ce mouvement. Si au début j’avais perçu tout cela comme excessif, j’ai vite pensé que c’était une voie intéressante que les sourds devaient connaître. Aussi, j’ai mené des discussions sur ces sujets, afin d’informer et d’en débattre entre nous. On parlait de tout cela, de la mode... Et tout particulièrement de la pilule contraceptive. C’était avant tout pour éviter de tomber enceinte et d’avoir recours aux avortements . Cela rendait les choses tellement plus facile, on pouvait mieux vivre nos relations sexuelles et on pouvait ainsi avoir de nombreuses liaisons ! Avec la pilule, finies les grossesses non désirées. Je ne souhaitais pas avoir un stérilet, la pillule me semblait plus commode, il suffit de la prendre régulièrement. Il se trouve que par la suite, j’ai opté pour le stérilet, mais c’est une autre histoire... Par la suite de nombreuses femmes sourdes, parmi lesquelles mes amies, l’ont prise également. Et puis, c’était aussi le temps où nous avons eu envie de montrer nos jolies jambes en portant des mini-jupes, nous étions des femmes après tout. Dans la rue, il fallait voir tous les regards que cela attirait, si ça a d’abord été un peu difficile pour moi, je suis vite passée outre. Et je ne parle pas du travail : une femme qui arrive en mini-jupe, et qui est sourde en plus ! Cela les décontenançait. J’ai eu à répondre à de nombreuses questions idiotes que des entendants m’ont posé... Mais passons. Ensuite, ça a été la mode des seins nus ; on entendait dire que c’était mauvais pour la santé. Lors d’un séjour au Maroc ou en Tunisie, je ne sais plus... Oui, c’était en Tunisie, l’occasion s’est présentée. Je me trouvais sur la plage, sans trop oser enlever le haut. Je me suis finalement décidée et me suis dépêchée de rentrer dans l’eau par timidité. En sortant de l’eau, j’avais repris confiance, et je suis retournée fièrement les seins nus sur la plage. Des entendantes faisaient comme moi. C’est ainsi devenu une habitude, et je le fais encore. Pour le permis de conduire, je ne voyais pas pourquoi on ne pouvait pas y arriver comme les autres. Je m’en sentais tout à fait capable. Il était hors de question de se résigner et de se laisser discriminer de la sorte. J’avais envie de conduire une voiture et je n’avais pas peur de devoir affronter les critiques des hommes. J’étais une femme à part entière."

"J’ai toujours eu en tête l’idée d’être heureuse et d’éviter l’isolement. Maintenant, je suis parfois un peu seule ici, mais heureusement, j’ai un ordinateur. Il est possible de discuter à distance en utilisant MSN, ooVoo et Skype. Moi, je dispose des trois. Sans compter Facebook, qui est une mine d’informations en tout genre même, j’adore ! C’est très enrichissant, je ne peux plus m’en passer ! Comment j’en suis venue à me servir d’un ordinateur ? D’abord, c’est mon ex qui en avait apporté un à la maison, mais à ce moment-là j’étais très réticente, je ne voulais pas en entendre parler... C’était idiot de ma part. Mais au travail, à l’Académie, ils ont installé des Mac. Il a bien fallu que je m’y mette et que j’apprenne à utiliser ces machines, on m’a donné une petite formation. Oh ! Tant que j’ai travaillé à l’Académie, on ne peut pas dire que j’étais une championne de l’ordinateur, je me débrouillais tant bien que mal. Je voulais en savoir plus, mais je me souviens d’un jeune me disant qu’il fallait beaucoup de temps pour savoir bien s’en servir, qu’il fallait une vraie formation, que ça me serait très difficile. C’était frustrant... Quand je suis arrivée à la retraite, ils m’ont demandé ce que je voulais en cadeau. J’ai réfléchis et j’ai demandé un ordinateur et je l’ai eu ! J’étais ravie. Bien sûr, au début, j’ai fait un peu n’importe quoi et j’ai essuyé de nombreuses attaques de virus en tout genre, oh la la, si vous saviez ! Mais je me suis accrochée, on m’a aidé, j’ai compris peu à peu mes erreurs et à force de persévérance j’y suis arrivée ; un ordinateur n’a plus de secrets pour moi maintenant, même si je n’irais pas jusqu’à le réparer. Mais il faut faire attention, c’est une vraie drogue ! Il faut savoir trouver un équilibre entre le temps passé devant l’ordinateur et celui consacré à d’autres activités chez soi et à l’extérieur."

"Je n’ai pas peur de me rapprocher des jeunes. En fait, j’ai pendant longtemps donné des cours de langue des signes, et beaucoup me connaissent de ce temps-là. Par exemple, quand je me suis rendue au festival Sign’Ô à Toulouse, cela faisait un moment que je ne m’étais pas rendue à une telle manifestation. Là-bas, j’ai été vraiment touchée car beaucoup de gens sont venus me voir, on m’embrassait en me rappelant que j’avais été leur enseignante de langue des signes. Sans cesse, on m’approchait, on me demandait comment ça allait et on me souhaitait la bienvenue sur Toulouse. J’ai été vraiment très contente et émue. J’ai bien profité du festival. L’ami qui m’accompagnait a été surprise de ces marques de reconnaissance. Il m’a dit : « Mais tu es donc si célèbre pour que les gens t’assaillent ainsi ! ». Je suis rassurée de voir que je garde le contact avec les jeunes malgré tout. A l’Académie, il y a beaucoup de jeunes en plus. Je leur parle de la vie d’avant, les informe. Bon, c’est un peu moins vrai à présent... C’est dû à l’écart des âges : on a beau essayer de suivre, le décalage se marque de plus en plus. Il faudrait peut-être que je fasse un peu plus d’efforts..."

"Mes souvenirs les plus marquants me ramènent à IVT, au travail que nous menions sur les pièces de théâtre. Notre objectif était de montrer au monde qu’il y avait une vraie culture sourde, et je pense tout particulièrement à la pièce « 1x80 ». Cette pièce interrogeait le futur : la langue des signes aurait-elle un jour droit de cité ? Maintenant on peut dire qu’elle était tout à fait en phase avec ce qui se passe aujourd’hui. C’était une très belle pièce. Je me souviens que je ne pensais qu’à faire la belle sur scène... Le metteur en scène m’avait dit : « ce n’est pas le tout, il faut aller plus loin, il faut dire que tu es certes une belle femme, mais une femme sourde et fière de l’être ! » J’ai dit « d’accord » et j’ai relevé le défi. J’ai alors préparé un texte très poétique, et écrit des phrases comme « je suis sourde, je suis une belle femme, je suis sourde et belle... » et ainsi de suite. J’ai exprimé ce texte sur scène en langue des signes, c’était formidable ! Sans compter les costumes : nous avions de longues robes transparentes qui dévoilaient nos formes. C’était très sensuel. Emmanuelle Laborit qui était plus jeune, s’émerveillait devant tout cela ; j’ai été un de ses modèles ! C’est un très beau souvenir, oui, vraiment. Un autre spectacle s’intitulait « L.M.S » pour « London Midland Scottish ». Nous étions deux équipes à jouer cette pièce à tour de rôle. Moi, d’un côté, et Chantal Liennel, de l’autre. C’était un grand rôle que nous avions. C’était vraiment très bien et il y a de très belles photos. C’était une belle représentation de la femme. Parlant de souvenirs, j’aimerais rajouter un mot : un grand merci à Alfredo qui a fait de moi quelqu’un de fort, qui m’a fait prendre conscience que j’étais une femme sourde à part entière. Je garde en moi la langue des signes et l’esprit de la communauté sourde. J’ai compris alors que je n’avais rien à envier aux entendantes, que nous étions sur un pied d’égalité."

"Il faut faire ce que j’ai fait, il faut s’en inspirer... Ce qui compte c’est de se bouger, d’être active, c’est très important. Il ne faut pas rester dans son coin et se laisser enfermer dans un carcan : ouvrez-vous au monde ! Vous voulez faire quelque chose, même si cela risque d’être une bêtise ? Faites-le ! Foncez, bougez, soyez sûres de vous, n’ayez peur de rien !... N’ayez peur de rien."

2- Claire BONNETON (16’56")

Claire va bientôt avoir quarante ans. Elle est originaire de Valence et habite Paris depuis de nombreuses années. Elle est maman d’un petit garçon. Elle a été danseuse professionnelle pendant quinze ans et a animé des ateliers de danse. En tant que chorégraphe, elle a mis en scène différents spectacles et certains d’entre eux ont même été primés. A l’heure où la mode américaine du relooking débarque en France, Claire est tentée de conseiller ses amies sourdes et les personnes de son entourage sur leur apparence. Ainsi, elle créé l’année dernière une micro entreprise de relooking.

(Claire BONNETON)

"Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé de faire du relooking. J’ai été élevée par ma grand-mère pendant 5 ans car mon père faisait ses études et ma mère travaillait. Ma grand-mère était une femme extrêmement coquette, ses ongles étaient toujours parfaitement vernis, et même encore aujourd’hui à 86 ans ! Et je remercie cette femme. A l’époque où je vivais chez elle, elle prenait grand soin d’elle, toujours bien coiffée, elle m’expliquait comment elle faisait, elle me racontait sa façon de vivre et moi je prenais tout ce qu’elle me donnait, elle avait une très grande influence sur moi. Il y avait également son autre fille, ma tante en fait, qui était très coquette. Elle avait aussi une influence sur moi, elle me montrait son maquillage. Parfois quand elle sortait de l’école, elle faisait les magasins et lorsqu’elle revenait, elle me montrait toujours ses achats et j’étais éblouie par tout ça. Ah oui, aussi, j’adorais aller voir dans les armoires de la salle de bain les produits, les couleurs, je fouillais, je regardais, j’essayais. A chaque fois ! J’avais besoin de voir toutes ces couleurs ça me donnait euh... ça me faisait du bien. J’ai passé un diplôme d’esthéticienne en 2 ans. Par la suite j’ai travaillé dans ce domaine pendant 10 ans en tant que maquilleuse dans le monde de la danse que je connais très bien. De plus, les gens me contactaient souvent pour leur faire des maquillages à l’occasion des mariages, des fiançailles, pour... plein d’événements. Alors j’ai hésité, aller travailler dans un salon de manucure, ou créer ma propre entreprise dans ce domaine. Je me disais "l’esthétique" pourquoi pas, mais le problème c’était les horaires décalés, aussi qu’on travaille seulement le visage. Je voulais étendre mon travail au corps, l’habit, la mode, et élargir le public aux hommes, aux femmes enceintes, aux futures mariées,… Alors j’ai décide de prendre le statut de micro-entrepreneur pour faire du relooking, j’en suis heureuse."

"Ça dépend du caractère et de la vie de chacun. Souvent lorsque les femmes font appel à mes services c’est qu’elles en ressentent profondément le besoin, le besoin d’être valorisé, le besoin de se sentir femme car bien souvent elles se sont oubliées. Moi je suis là pour les conseiller, pour leur dire de ne pas oublier qu’elles peuvent être femme tout en étant mère. Et comme je suis moi-même maman, je peux leur montrer que c’est possible, leur montrer une image positive. J’explique aux mamans qu’il ne faut pas qu’elles oublient qu’elles sont des femmes avant tout. Alors bien entendu, c’est typique des femmes de devoir gérer plein de choses en même temps, beaucoup plus que les hommes. Elles peuvent être à la fois mère, femme active, femme coquette, etc. C’est vraiment typique des femmes. C’est pour cela qu’il faut mettre en valeur la féminité. Pour notre génération, les femmes "modernes", il faut faire éclore et développer la féminité pour montrer le côté positif de la femme et mettre de côté les aspects négatifs. C’est vrai que souvent, lorsqu’une femme met au monde son enfant, elle disparaît au profit du rôle de mère, il ne faut pas ! Je suis là pour les ramener, pour les aider à s’extérioriser et à s’exprimer jusqu’à ce qu’elles se dévoilent et qu’elles comprennent qu’elles existent aussi en tant que femme. Bien sûr, ce n’est pas facile, ça ne se fait pas en 2 minutes, il faut y aller par étapes et surtout qu’elles osent faire le premier pas. Les femmes ont peur de ce premier pas ! Beaucoup de femmes sourdes ont peur de se dévoiler, elles n’osent pas parce qu’elles s’imaginent que si elles faisaient ce premier pas, elles seraient exclues alors que ce n’est pas le cas. Pour les femmes sourdes, cela vient de leur éducation, elles ont souvent été mise de côté, ignorées, pas assez valorisées mais aussi pas assez regardées ! Elles pensent que si on ne se retournent pas sur elles dans la rue ça n’a pas d’importance, alors que si au contraire ! Si les gens vous regardent parce que vous êtes jolie, c’est que tout va bien, si on ne fait pas attention à vous, là il y a un souci, c’est comme si on était rien, la vie de femme n’existe plus. Bien sûr, le regard du mari est important, mais il y a tout le reste autour, il ne faut pas oublier son image face à la société. On croit aussi que la beauté est synonyme de bêtise alors que pas du tout. La beauté c’est le respect de soi-même, c’est très important. La beauté c’est être bien, épanouie, être en accord avec sa personnalité. On est tous différents et lorsque je fais un relooking, la personne devient toujours différente, en suivant bien entendu son caractère, sa personnalité. J’essaye de faire s’exprimer la personne, je la guide, c’est comme un quête de sa personnalité, j’essaye de trouver ce qui est caché jusqu’à ce que finalement elle se montre enfin, elle, telle qu’elle est réellement."

"Bien souvent, les parents, lorsqu’ils regardent leur fille, ou même les membres de la famille, ils ont tendance à dire "la pauvre" parce qu’elle est sourde, ils se focalisent sur l’oreille, l’audition. Et ce genre de chose, la petite fille va le garder en mémoire, elle va l’intégrer et pensera aussi que c’est vrai, que c’est ça qui compte, elle n’aura pas de confiance en elle-même. Par ces simples mots "la pauvre", la petite fille se croira moche. C’est un problème récurent. Je le vois bien, souvent les femmes me disent "je ne peux pas", je passe outre et je les questionne, je les entraine à discute de femme à femme, je les aide, mais je ne suis pas une psychologue, ça non, je suis une femme c’est tout. Petit à petit je leur donne le désir, comme pour un moteur diesel, je les fais démarrer, je suis là pour leur temps de chauffe enfin... pas vraiment, c’est plutôt que je trouve le mot juste pour provoquer l’envie. La plupart du temps, lorsqu’une femme vient me voir ce n’est pas par hasard, je présente bien, j’apporte une image de confiance, c’est important quand même ça ! On commence à discuter et au fur et à mesure, la fille, la petite fille, est gommée totalement, "la moche" a le droit d’être jolie. Une femme peut désirer plus, être inventive, s’ouvrir totalement, grâce à son habillement, son mental, c’est possible !"

"Avant son rendez-vous, la cliente m’envoie un portait et une photo en pied et de mon côté, j’analyse les photos, j’évalue. Je leur envoie également un questionnaire pour connaître leur âge, leur situation. Et dès le départ, quand je connais leur situation, si il y a séparation, mariage, divorce, concubinage, des événements particuliers, j’arrive à les cerner de suite. J’ai eu affaire à plein de situations totalement différentes, c’est très intéressant, vraiment riche, tous ces échanges. Après je demande aussi si elles ont un emploi, etc. Et le jour J, enfin, ça dépend, un relooking complet prend 2 jours à une semaine d’intervalle, je ne veux pas que les 2 journées soient trop éloignées l’une de l’autre. Donc le premier jour, elle vient chez moi pour un entretien, je teste qu’elle couleur leur va, les vêtements, la prise de mesure, etc. De là, j’ai déjà une bonne idée de la personne. Ensuite, je fais un bilan avec elle, je lui explique le programme, ce que je vais lui proposer puis je l’accompagne chez le coiffeur. Après le coiffeur on rentre chez moi et on passe au maquillage, je lui explique ce que je fais, je lui donne des conseils. Bien sûr tout cela est compris dans la prestation, le coiffeur, les conseils, etc. Et déjà cette première étape est un grand changement car le visage est quelque chose de primordial ! Ah oui ! J’ai oublié de dire qu’avant de commencer, je prends une photo, et une autre à la fin de la journée pour déjà voir la différence, le contraste entre les deux. Le deuxième jour, on fait les magasins, je lui explique ce qui peut lui aller, ce qu’il faut éviter, elle fait des essayages, d’ailleurs pour de nombreuses femmes, je suis obligée de les pousser à essayer car elles n’osent pas elles me disent "non, non, je peux pas ci, je peux pas ça" alors je leur demande "pourquoi tu ne peux pas ?", je les fais parler, j’essaye d’être leur guide, puis au final, elles réalisent que j’ai raison. Certaines femmes pleurent, il y a beaucoup d’émotions. C’est agréable de faire les magasins, on peut discuter, faire vraiment connaissance. La deuxième journée est intéressante, la première est sympa, mais il y a encore de la timidité, de la retenue, alors qu’à la deuxième, la femme sort un peu plus de sa coquille, elle se dévoile de plus en plus pour devenir une vraie femme."

"Les femmes sont contentes, je leur apporte une vision positive. Quand je les vois au départ il y a de la beauté, sans maquillage, sans fioriture, le visage "nu", il y a déjà de la beauté ! Mais elle est cachée et c’est vraiment dommage ! Je leur donne juste un peu de lumière, c’est tout, de la lumière avec des détails insignifiants, pas la peine d’exagérer et d’en rajouter avec un maquillage extrême, elles n’en ont pas besoin, c’est pas ça que je cherche. Ce n’est pas une question de suivre la mode et son dictat, non ! C’est une affaire de style ! C’est ce que j’explique toujours, il faut suivre son style, son caractère, sa personnalité et pas du tout la mode ou une certaine norme. Le problème aujourd’hui c’est ça, on se perd dans les référence, on est baigné dans un monde visuel, les entendant y compris, et on se demande quels sont les bons choix à faire, la mode ou les goûts personnels ? On est submergé par tout ce qu’il y a, il y en a trop. Je suis là pour faire un tri dans tout ça et guider les femmes, leur donner une stratégie pour choisir selon les couleurs qui leur vont, leur style vestimentaire, je leur fait un fichier personnalisé complet avec une carte couleur de 4 familles différentes selon le teint de la peau. Si des personnes que je connais, des amis me demandent si telles ou telles tenues leur iraient bien, je leur réponds toujours sur la réserve, je leur réponds que c’est bien mais je ne dirai jamais, c’est parfait ! Je fais des propositions, si on me demande mais je n’interviens jamais de moi-même, je ne m’impose pas. J’ai besoin d’analyser beaucoup plus par rapport aux couleurs, au style etc... Je ne peux pas donner une réponse de but en blanc."

"C’est vrai que je change de métier à presque 40 ans. Cela arrive souvent à cet âge là, 40 ans est un peu l’âge qui permet de tourner une page, de faire du changement, beaucoup de personnes passent par cette étape. C’est à ce moment là que l’on fait ses « vrais » choix, avant 40 ans ce ne sont pas réellement nos vrais choix, ce sont des choix de jeunesse, d’un certain idéal car on se dit qu’on a le temps. Certains jeunes ne veulent pas bouger par peur, par blocages, ou sont dans une situation confortable qu’ils ne veulent pas quitter, c’est suffisant pour eux, ou ils ont un bon salaire, etc. Mais changer selon ses goûts à soi, choisir son métier, c’est tout autre chose, c’est vraiment dur de s’assumer de cette manière. Cela demande une grande confiance en soi, si la confiance est là, on ne peut pas être déstabilisé, par contre, si l’on manque de confiance, si l’on a des peurs, c’est inutile d’essayer. Il faut des bases solides, car avec ces bases, même si l’on rencontre des problèmes, des barrières, la confiance en soi permettra d’être prêt et d’avancer quoi qu’il arrive. Il faut juste assumer sa décision, il y aura des risques c’est sûr, ils sont là, à la porte, mais c’est possible. Il suffit de se dire « oui, il y a des risques, je le sais, j’assume. Peut-être que dans 3, 4 ou 5 ans je retournerai en arrière, mais j’assume ! Je le sais ! ». Alors on peut être sûr de soi, mais il faut toujours garder un plan de repli en cas d’échec, on doit être prêt à toute éventualité, c’est tout."

"Je voudrais dire aux femmes qu’il faut se libérer de leurs peurs. Leurs peurs de ne pas être assez jolie, assez mince, etc. De nos jours la société impose des critères très strict, on « doit » être mince, « on doit », c’est ce qui est dit, mais non, on peut avoir des formes c’est joli aussi, bien entendu ! Il n’y a pas d’obligation de minceur. Il faut enlever ses peurs, les peurs sont des frontières à franchir et lorsque l’on est libéré des peurs, qu’elles ont disparues, il faut y avoir bien réfléchi avant bien sûr, après, la liberté va de soi. Une fois que les peurs sont inexistantes, la liberté est acquise, on peut avancer, malgré les risques présents autour de nous, on assume. Le vrai mot d’ordre c’est « s’assumer » avec notre trop forte poitrine, nos rondeurs, notre maigreur, notre manque de poitrine, peu importe, on peut être belle, c’est le plus important. Il faut accepter qui l’on est, on peut toutes être belles, qu’on soit petite, grande, n’importe, c’est possible."

3-Sophie CHARDON (6’51")

Sophie a 40 ans et est originaire de Paris, où elle a grandi. Elle est mariée et a deux enfants. Depuis 15 ans, elle habite à Courchevel, près d’Albertville. Elle a décidé de s’installer à la montagne pour des raisons professionnelles. En effet, elle y est monitrice de ski depuis 1998 et a obtenu son diplôme en 2001. Qu’importe que ce métier soit majoritairement pratiqué par des hommes...

(Sophie CHARDON)

"Ma plus belle réussite est sans aucun doute d’être monitrice de ski... Car durant toute mon adolescence à l’école, durant ma scolarité à partir du collège, des professeurs et autres se sont opposés à ce projet et je n’ai jamais réussi à décrocher ce diplôme. Mais je n’ai pas lâché prise et c’est 15 ans plus tard que je l’ai obtenu envers et contre tous. Il faut accepter de souffrir pendant un temps pour obtenir ce que l’on veut."

"Mon premier métier est celui de comptable, mais j’ai aussi travaillé en colonie de vacances, en tant qu’animatrice puis adjointe de direction et enfin directrice, puisque j’ai le BAFD. J’ai toujours travaillé avec des entendants, jamais avec des sourds. Par contre, j’ai eu affaire à un public handicapé dont des enfants trisomiques 21 sourds et des enfants en fauteuil roulant. Lorsque j’ai emménagé ici, j’ai arrêté de travailler l’été. Je voulais m’occuper de mes deux garçons... J’ai souhaité passer plus de temps avec eux, ils ont maintenant 7 ans et 9 ans et demi, bientôt 10, car je ne les vois pas l’hiver... Je veux les voir grandir."

"J’ai eu ma première expérience avec la neige à l’âge de 9 ans, ici à Courchevel, avec mes parents qui sont entendants. Ensuite je suis allée régulièrement en colonie de vacances avec des entendants aux vacances de Noël, février et Pâques. Je partais à chaque fois 2 semaines, c’est ainsi que j’ai appris à skier et que c’est devenu une passion."

"Pour les femmes, c’est vrai qu’il y a parfois des conflits, une concurrence avec les hommes. Alors imaginez, moi, en tant que femme, sourde et diplômée ! Ce n’est pas toujours facile de trouver ma place et d’être considérée d’égal à égal."

"Mon mari est entendant. Au début, lorsque l’on s’est rencontré, il ne me pensait pas capable d’obtenir ce diplôme compte tenu de la difficulté. Non seulement le contenu théorique est difficile mais en plus l’oral tient une place prépondérante. Avant j’oralisais mal, or pour être monitrice il faut être capable de s’exprimer correctement en français afin de faire passer la pédagogie au public que l’on encadre. Au début avec les clients entendants, c’est assez délicat car ils pensent qu’ils ne pourront pas me comprendre mais une fois leur confiance gagnée, tout se passe bien. Mon mari est fier de moi, bien sûr !"

"J’ai grandi à Paris et à l’époque je ne fréquentais que les sourds... Nous faisions beaucoup la fête. Je faisais parti du club de volley ball d’Asnières, on sortait souvent : au bowling, au restaurant, au cinéma... Lorsque j’ai déménagé à la montagne, ça été un changement radical ! Je me suis retrouvée isolée, comme dans un monde parallèle complètement à l’opposé de ce que j’avais connu. Mais il me fallait faire un choix entre deux modes de vie différents... Ma passion pour le ski a été la plus forte, j’ai donc choisi la montagne."

"L’été, je fais des travaux manuels comme la mosaïque, la couture... D’ailleurs, il y a ici deux ou trois fauteuils que j’ai refais moi-même. Je fais aussi des travaux de peinture... On a fait construire notre maison et c’est moi qui ai fait toutes les peintures."

"Je voudrais leur dire qu’elles sont capables, qu’il ne faut jamais se décourager, il faut se battre jusqu’au bout, quitte à souffrir pendant quelques temps, sinon elles le regretteront toute leur vie."

4- Pauline TEXIER (16’51")

Pauline va bientôt avoir 29 ans. Elle est née à Clermont-Ferrand et y a vécu jusqu’à l’âge de quatre ans. Elle vit actuellement à Poitiers. Elle a un frère. Sa mère, Catherine Texier, milite activement au sein de 2 langues pour une éducation (2LPE) depuis très longtemps. Très attirée par ce qui a trait à l’aide sociale, elle a entrepris des études supérieures en vue d’obtenir un diplôme de conseillère en Economie Sociale et Familiale (ESF). Après l’obtention de son diplôme, elle a effectué plusieurs métiers. Elle a beaucoup voyagé, parfois pendant plusieurs mois, adoptant les us et coutumes des gens qu’elle rencontrait. D’esprit très indépendant et vivant au jour le jour, elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire plus tard, elle verra en temps voulu.

(Pauline TEXIER)

"Je n’ai pas grandi avec l’idée de travailler dans le social, c’est venu petit à petit au gré de ma réflexion. Après mon BAC, comme je ne savais pas trop si je voulais arrêter ou continuer les études, tout me paraissait un peu inaccessible, je suis allée au CIO pour discuter avec des conseillers. Je leur ai expliqué que je voulais trouver quelque chose qui aurait trait à l’humain, qui me permettrait de voyager, de rencontrer des gens, et on m’a proposé cette voie. C’est comme ça que je me suis engagée dans ce cursus."

"Oui, je sais que le social est ma voie. Ce qui me plait avant tout, c’est aider autrui, accompagner les personnes pour leur permettre d’atteindre leur objectif, être dans le partage. Moi-même j’ai eu la chance de pouvoir réussir ce que j’ai entrepris, de grandir dans un milieu bilingue, et quand je vois les autres autour de moi qui n’ont pas eu cette chance, je veux pouvoir leur apporter quelque chose, échanger avec eux. Et que ces personnes soient sourdes ou non n’a aucune importance."

"J’ai effectivement obtenu mon diplôme, mais je me suis retrouvée confrontée à plusieurs obstacles. En effet, dès son obtention, je suis partie deux mois en Argentine, puis je suis revenue en France et là on m’a dit que je manquais d’expérience. Donc, comme je n’avais pas le niveau suffisant, je me suis arrangée. J’avais quand même ce diplôme d’Economie Sociale et Familiale (ESF) qui me permettait de travailler dans le milieu social, je suis donc allée à Rennes effectuer un remplacement au Pôle Santé, c’était mieux que rien, à mon retour je ne trouvais rien du coup, je suis partie à Madrid, pour faire de la traduction, ce qui n’a rien à voir avec la branche sociale, et j’ai fait plein d’autres choses. Aujourd’hui, j’ai deux métiers : je travaille à Paris en tant que professeur d’ESF, en fait je ne fais pas d’accueil social, je forme des personnes sourdes qui veulent devenir aide à domicile ; et parallèlement je remplace à mi-temps un de mes collègues à 2LPE, je suis « co-professeur », ce qui, là encore, n’a rien à voir avec le social, ce n’est pas grave. En fait je navigue entre les deux, mais je n’ai pas encore trouvé ma véritable place."

"J’hésite, j’aimerais bien travailler avec des étrangers en situation d’illettrisme ou bien avec des SDF mais en tant que sourde, pour l’instant, ce n’est pas gagné. Je dois d’abord acquérir de l’expérience, ensuite je pourrai me battre pour réussir ça. Le problème aussi est que je manque de compétences pour ce projet mais ça va venir. C’est ça que j’ai le plus envie de réaliser. Ou alors ce que je voudrais, c’est aller travailler à l’étranger dans le domaine social."

"J’ai fait plusieurs voyages dont un en Argentine et l’autre, il y a plus longtemps, au Sénégal, lorsque j’avais 24 ans. Je suis allée deux fois au Sénégal, la première fois pur une durée de dix jours avec une équipe de l’association 2LPE. On s’est rendu sur place parce qu’on avait le projet de créer une école bilingue. Il y a des écoles là-bas, mais centrées autour de l’oralisme ou les autres formes de communication comme la verbo-tonale, la langue des signes n’a aucune place ou alors avec des niveaux extrêmement faibles. Donc on y est allé pour réfléchir à la façon de mettre ce projet en place. Puis, une fois ce premier pas effectué, j’ai été désignée pour y retourner pendant un mois, toute seule cette fois, pour concrétiser les choses.. Mon second voyage, en Argentine, est plus récent, je l’ai fait alors que j’avais 27 ans à peu près, je suis partie toute seule pendant deux mois, les copains avec qui je devais partir ayant abandonné. Je voyageais simplement avec mon sac à dos, j’allais chez les gens, c’était vraiment super. Ces voyages m’ont beaucoup marquée."

"D’abord ça a enrichi ma connaissance, ça m’a permis de regarder l’Homme sous un autre angle, d’apprendre à ne pas juger, à ne pas être sans cesse dans le choc des cultures mais à accepter les autres comme ils sont. C’est certain, ça m’a considérablement enrichi. Mais ces voyages traduisent peut-être aussi mon besoin de fuite, de partir sans cesse, mon refus de la vie quotidienne, je ne sais pas, c’est peut-être quelque chose d’inconscient chez moi, mais c’est vrai que j’ai besoin d’aller voir ailleurs. J’adore ça. En tout cas, ça m’apporte énormément et aussi sur le plan professionnel..."

"Au début oui, quand j’étais plus jeune j’adorais mon foyer. Mais en commençant à grandir, j’ai vite compris que je ne voulais pas d’une vie qui soit toujours la même. J’avais déjà voyagé avec ma famille pendant les vacances, pour le théâtre, mais on voyait toujours les mêmes copains, on gravitait toujours dans le même milieu, c’était un peu enfermant. Et puis j’ai commencé à avoir des amis un peu partout en France, c’est comme ça que j’ai attrapé le virus du voyage. J’ai commencé à aller chez les uns, chez les autres, et petit à petit je n’ai plus pu m’en passer, j’ai besoin de ce contact, de ces échanges, de la richesse que ça apporte. Toutes ces rencontres m’ont obligé à changer, c’est ça qui est intéressant."

"Lorsque je suis retournée au Sénégal toute seule, j’ai repris contact avec des gens que je connaissais, et là on m’a dit que comme j’étais une femme, on allait être obligé de m’accompagner même si j’ai essayé d’expliquer que je pouvais me débrouiller. Ou alors il y avait des choses qu’en tant que femme je ne pouvais pas faire parce que la religion l’interdit, ce que je ne savais pas, par exemple, serrer la main pour dire bonjour, ou au contraire il fallait accepter que les hommes me disent ce que je devais faire. C’était dur, ce n’est pas ma culture, je n’ai pas l’habitude de me soumettre, mais je voulais m’intégrer, donc j’ai adopté les façons de faire locales, je me suis adaptée."

"Comme je m’étais déjà rendue sur place, je savais de quoi il retournait, je savais qu’il faudrait faire des concessions. Et puis quand les gens vous accueillent, il faut savoir les respecter. C’est vrai que là-bas les femmes sont considérées comme étant inférieures aux hommes, que les hommes ont plusieurs femmes. C’est parfois difficile à accepter, mais c’est comme ça, il faut l’admettre. Et ça m’a permis justement d’avoir plus de respect pour les différences. Je n’allais pas là-bas pour renverser les valeurs, et je ne me suis pas sentie opprimée."

"La première difficulté au Sénégal c’est que j’étais sourde, blanche, mais aussi une femme. Je vivais dans un village du nom de Kanel où l’objectif était de créer une école bilingue et en parallèle de faire de la sensibilisation à la langue des signes. Là-bas, ils parlent le Wolof et la seule langue des signes est l’ASL, même si leur langue des signes relève plus d’un code de communication. C’est une langue assez basique, très concrète, et il est impossible de parler de quelque chose d’abstrait. L’objectif de cette sensibilisation à Kanel n’était pas d’imposer l’ASL ou la LSF, mais de permettre à une langue des signes Wolof de se développer grâce à l’iconicité par exemple. De même, lorsque j’étais à Dakar, je n’étais pas seule, j’étais accompagnée d’un sénégalais, que j’ai tuteuré en quelque sorte. Moi, j’étais là pour apporter les idées, mais ce n’était pas à moi de faire. Le problème, c’est que c’est moi que les gens regardaient parce que j’étais blanche. Mais dans le même temps, quand j’expliquais quelque chose, on me faisait remarquer que j’étais une femme, que ce ne n’était pas à moi de parler, mais à l’homme puisqu’on était dans un monde musulman. C’était difficile de trouver ma place, on me regardait parce que j’étais blanche, mais le fait que je sois une femme posait un problème, certainss ne voulaient pas me regarder. Je ne pouvais pas non plus me voiler parce que dans ce cas-là on n’aurait plus vu les expressions de mon visage. Il a donc fallu y aller doucement, avec tact, en essayant de s’adapter au fur et à mesure, parce que j’étais une femme, élaborer des stratégies. C’était vraiment intéressant."

"En Argentine, la femme n’est pas socialement déconsidérée, il n’y pas non plus le poids de la religion ou de la grande pauvreté. Le seule chose qui pouvait poser problème, c’est que j’étais une femme voyageant seule, on m’a dit que j’étais folle de ne pas voyager en groupe. J’ai expliqué que des amis allaient me rejoindre, mais on m’a fortement conseillé de dormir chez l’habitant, de ne pas faire de camping sauvage, mais c’est vraiment tout. Mon objectif n’était pas de rencontrer des sourds. En deux mois, j’ai dû en rencontrer deux. Mon but était vraiment d’aller à la rencontre des gens, sourds ou entendants. J’ai même travaillé pour une association écologiste, WWOOF (World-Wide Opportunities on Organic Farms), en échange du gîte et du couvert. En fait, j’ai travaillé dans deux endroits différents. D’abord dans un camping écologique en montagne, il fallait préparer le camping en vue de l’arrivée des campeurs en période estivale. Comme c’était un camping « vert », il n’y avait pas de douche chaude, d’électricité, tout se faisait au bois, même la cuisson dans le four, donc il fallait le scier et le mettre en piles, il fallait aussi s’occuper du jardin, planter, … j’ai donc travaillé là pendant une semaine, en échange du gîte et du couvert. J’en ai profité pour visiter le coin, pour me balader. Puis j’ai aussi travaillé dans une exploitation agricole basée sur le principe d’auto-suffisance. Ce qu’ils ne produisaient pas, ils l’échangeaient avec d’autres producteurs qui travaillaient sur le même principe, ils n’achetaient pratiquement rien. Pour eux, j’ai fait de menus travaux, je les aidé à faire du pain, du beurre, de la confiture..."

"Oui, oui, j’ai fait pas mal de chose. J’ai même été bucheronne, j’ai participé à l’abattage des arbres. Même si on m’a fait sentir que je ne pourrais pas le faire parce que j’étais une femme, j’étais contente de montrer que j’étais capable de le faire, comme les autres. J’ai l’habitude qu’on me dise que ce n’est pas possible, mes parents étaient toujours inquiets, mais j’ai aussi pris l’habitude de faire ce que je voulais faire, alors maintenant j’y vais, j’avance."

"J’ai été éduquée dans un environnement sourd et je pensais que ça pourrait être un obstacle, mais non, c’est comme d’être une femme. Je suis comme ça, ça m’appartient, et je dois tracer mon parcours avec cette identité en me laissant influencer par mon milieu. C’est sûr que si on me cherche, qu’on me provoque, je suis capable d’aller à la confrontation, mais si on ne me cherche pas, je suis plutôt tranquille, je fais mon petit bonhomme de chemin."

"J’aime les voyages, la lectures, les sports extrêmes que je pratique beaucoup, comme le parachute, le saut à l’élastique, la randonnée, le surf, pas mal de choses, en fait."

"Il n’y a pas longtemps, j’ai fait une formation d’une semaine pour pouvoir sauter seule en chute libre (parachute). Je ne savais pas si j’en serais capable, et puis bon, je me suis dit allez hop ! J’y vais, je m’inscris. Ça a été incroyable, des sensations vraiment fortes. Neuf sauts. En fait, c’est sept sauts en binôme avec le moniteur qui contrôle à côté, et puis deux sauts toute seule. Sur une semaine. La première fois que j’ai sauté, j’ai ressenti comme une communion avec l’élément aérien. C’est quelque chose que je n’avais jamais ressenti, même si j’avais conscience de l’existence des éléments fondamentaux. Mais là, c’était vraiment comme une communion, comme si j’entrais en discussion avec l’air. Quand la porte s’est ouverte, j’étais là avec mon parachute sur le dos, mon moniteur qui m’avait expliqué auparavant qu’il fallait prendre une grande inspiration. Et en prenant cette bouffée, c’est comme si j’avais pensé à une invitation, à un accueil. Quand je me suis jetée, je me suis tout de suite sentie à l’aise, quand j’ai touché le sol, je ne me suis pas ramassée, c’était comme si un lien particulièrement puissant s’était créé. Je suis devenue complètement accro. Après cette semaine de stage, l’émotion a été tellement forte que j’étais sur le rotules. Mais je ne pensais qu’à recommencer., c’était presque une obsession. Je sais que même si ce ne sera pas avant un moment, je recommencerai."

"Tu veux dire, travailler, vivre en couple, avoir une maison ? Ce qui est le plus pénible, c’est le regard des autres qui te comparent en permanence aux normes sociales. Pourquoi est-ce qu’il faudrait toujours être en adéquation avec des normes ? C’est vrai que je n’ai pas de travail fixe, que j’en ai souvent changé, que je suis souvent partie par monts et par vaux, mais ça me convient. Je veux pouvoir choisir de faire ce qui me plaît, concrétiser un rêve si j’en ai envie. Pour le reste, on verra plus tard, j’ai le temps. Je n’ai pas de maison, de petit copain, de travail fixe ? Et alors ? Pourquoi je m’en ferais ? Je veux pouvoir choisir librement tout ça, j’ai le temps de me construire. Parfois, je me mets moi-même la pression même si je trouve ça pénible, parce qu’il y a des fois où j’aimerais bien participer au système. Il m’arrive de me demander ce que je vais faire si je n’ai pas de travail fixe, de maison, d’argent, s’il est toujours possible de vivre uniquement dans le moment présent. J’ai des moments de doute. Mais en général, je ne n’anticipe pas les choses, je les laisse venir, ça me permet d’être moins inquiète."

"J’ai grandi dans une famille sourde, avec des parents qui militaient pour le bilinguisme au sein de l’association 2LPE, dont mon père a été le président pendant un temps, et puis c’est ma mère qui a pris le relais pendant vingt ans, quelque chose comme ça. Elle était souvent absente à cause de réunions ou de déplacements, mais on avait l’habitude. Mais ça ne m’a jamais renvoyé une image négative, comme celle de la mère au foyer, au contraire, ça ne m’a jamais inquiétée .Ca m’a appris qu’une femme faisait ce qu’elle avait à faire. Parfois, on ne se voyait pas pendant une semaine, mais ça ne me gênait pas, j’avais l’habitude. Le fait qu’elle milite m’a beaucoup influencée, pas sur le fait d’être une femme militante, mais elle m’a fait comprendre qu’il fallait savoir se battre pour ses idées, que chacun pouvait avoir les siennes et qu’il était important de porter ses propres valeurs."

"Ce que je peux leur conseiller c’est que, si elles veulent voyager, exercer un métier à risques ou physique et à priori réservé aux hommes, qu’elles le fassent quand même. Ce qu’on veut faire, il faut le faire. Il ne faut pas tenir compte des jugements. Bien sûr, ça ne vaut pas le coup de mettre sa vie en danger mais ce qui peut être réalisé doit l’être. Il faut concrétiser ses rêves. Les femmes aussi peuvent faire ce genre de choses, c’est ce que je voudrais leur dire."

Liens [Plaquette en PDF du relooking de Claire Bonneton->http://websourd.nnx.com/mediav0/public_html/PDF/plaquette_relooking.pdf]

8 mars 2011
 
 
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