(durée : 10’)
WEBSOURD : « Sourd, et alors ? » est une pièce de théâtre comique, un one-man-show que nous présente Jef’s. Le spectacle se déroule en Langue des Signes et nous fait passer sur le ton de l’humour beaucoup de messages subtils sur des thématiques politiques et militantes. Le spectacle a pour objectif de présenter une image positive de la communauté sourde, de manière à ce que les spectateurs entendants changent leur perception, parfois négative, de ce qu’est une personne sourde. Le spectacle a été présenté de nombreuses fois avant d’être programmé en juillet dernier au festival d’Avignon où il s’est joué tous les jours. Alors après toutes ces représentations, je serais curieux de savoir si l’objectif a été atteint : Les entendants ont-ils changé de regard ? Et concernant l’avenir : le carnet de commande est-il bien rempli ? Allons poser nos questions.
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Bonjour, bonjour. Je vous présente Jean François Piquet comédien du one man show, accompagné de Delphine Saint Raymond, responsable de communication. Allons-y !
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Jean-François PIQUET : "A la question : « Le public a-t-il changé de point de vue ? » Je réponds clairement : « oui ». Le fait de voir une personne sourde s’exprimant en langue des signes suscite beaucoup d’intérêt et de questions, j’ai eu énormément de retour de personnes curieuses. Ces questions viennent parfois de personnalités importantes comme ce haut responsable du handicap moteur (il me semble que cette personne gère au niveau national des questions relatives à toutes les thématiques d’accessibilité) qui est venu me voir, c’est touchant ! Je sais que mes représentations changent le regard des gens. Chaque midi, il y avait également de l’initiation gratuite à la langue des signes destinée aux entendants, ces cours ont eu du succès et petit à petit, de plus en plus de monde venait. Durant ces séances les personnes me posent beaucoup de questions à propos de la vie quotidienne. Je leur donne en plus des petits supports visuels qui leurs permettent de conserver une trace après les cours. Tout cela contribue au fait que, oui, les mentalités évoluent nettement. Qu’en penses-tu Delphine ?"
Delphine Saint Raymond : "Le festival d’Avignon a connu plusieurs représentations avec des artistes sourds, IVT en est un exemple marquant, mais le spectacle de Jef’s se différencie clairement par le fait que Jef’s est seul sur scène. Ce show est du à son engagement et à une équipe de sourd qui s’est mobilisé, que ce soit pour coller les affiches, ou faire les démarches souvent sans interprète. Si je ne me trompe pas, on a quand même fait appel à des interprètes pour les interviews. Mais en dehors de ça, ce spectacle est porté par l’énergie d’une équipe de sourds et ça c’est remarquable. Les organisateurs avait prévu un guichet d’accueil spécialisé pour l’accessibilité du festival. Les festivaliers handicapés moteur par exemple pouvaient s’y renseigner sur les théâtres accessibles. C’est ainsi que j’ai demandé la liste des spectacles visuels accessibles aux sourds, mais il fallait téléphoner... ce qui pose évidement problème pour les sourds. Ces dysfonctionnements ont été utiles à une prise de conscience qui, je l’espère, améliorera l’année prochaine les conditions d’accueil et d’accessibilité au festival d’Avignon, afin que les sourds viennent en toute confiance, et ça c’est intéressant. De plus, pour le one-man-show, nous avons observé une fréquentation quotidienne de sourds, chaque soir quelques sourds étaient présents dans la salle. Le directeur responsable du théâtre en était fort surpris : « mais d’où viennent tous ces sourds ? C’est impossible ! ». Il n’avait pas réalisé que des sourds résidaient en Avignon et que des festivaliers sourds venaient de toute la France. Tout ceci est très intéressant."
Jean-François PIQUET : "Personnellement, il est vrai que je tire une grande satisfaction du fait que le public comprenne vraiment ce qu’est un sourd, sa langue, sa réalité... c’est un processus de sensibilisation. Alors évidement on parle d’une seule ville, Avignon, et ce n’est pas suffisant, il faudrait aller dans toutes les régions pour développer cette expérience. Mais ça représente beaucoup de travail !"
Delphine Saint Raymond : "Oui mais le travail qui a été fait ici permettra au spectacle d’être beaucoup plus facilement programmé dans d’autres villes. Les programmateurs considèrent qu’un spectacle qui a fait Avignon est une référence de confiance qu’il faut acheter. Il n’y a qu’à voir la stratégie commerciale d’IVT par exemple : « Après Toulouse et le festival d’Avignon, Jef’s nous présente « Pi Sourd », sa toute nouvelle création au théâtre IVT ! ». Donc ce n’est pas rien tout de même d’avoir été programmé à Avignon."
Jean-François PIQUET : "Il est vrai que dans « Sourd, et alors ? » l’histoire est essentiellement destinée à un public entendant. Naturellement les sourds sont les bienvenus, d’ailleurs j’en ai vu qui revenaient voir mon spectacle à 3-4 reprises ! Et c’est normal, d’un point de vue identitaire d’assister à un spectacle qui parlent de soi. J’en suis ravi. Après un mois de représentation quotidienne je sens que j’ai gagné en confiance, en concentration dans mon jeu, et que le contact avec le public m’a fait beaucoup progressé. Et pour faire le lien avec ce qu’a dit Delphine, j’avais promis à la communauté sourde de créer un spectacle typiquement sourd, c’est à dire en langue des signes, sans interprète, et sans chercher à m’adapter à un public de novices entendants. J’ai pu amener cette nouvelle création à maturation grâce au festival off d’Avignon."
Delphine Saint Raymond : "Si l’on compare les 2 spectacles « Sourd et alors ? » et « Pi sourd », c’est surtout le thème du dépistage automatique de la surdité à la naissance qui pourrait être nouveau non ?"
Jean-François PIQUET : "Avant toute chose, le but principal du spectacle est la sensibilisation. Beaucoup d’entendants ont été stupéfait de réaliser que les sourds sont des personnes autonomes, responsables, gérant complètement leur vie, et que la langue des signes n’est pas synonyme de maladie. C’est à ça que je travaille : sensibiliser les gens. Etre sourd, jouer un one-man-show en langue des signe et traiter de questions délicates comme le dépistage précoce de la surdité, le tout sur le ton de l’humour... c’est pour moi difficile, on parle là d’un sujet très dur. Quand on parle d’identité sourde, de sa reconnaissance, de la valeur du peuple sourd, de la place de la communauté et qu’on y pose un regard négatif, je me dis qu’il faut travailler à changer ces perceptions. Toulouse est une ville réputée pour le dynamisme de la communauté sourde, mais il faut s’avoir qu’en parallèle le monde médical occupe une place de choix avec une forte activité : des évènements comme des congrès et une conférence tout début décembre traitant de la chirurgie de l’oreille et des implants cochléaires, des expositions, des débats... le tout à Toulouse. En suivant se tient le congrès « OTOFORUM » qui regroupe des professionnels internationaux à Toulouse ! Le programme prévoit une approche exclusivement et purement tournée vers l’oreille : les implants cochléaires, l’évolution de la recherche, les modalités de dépistages... Donc je m’interroge, quelle réponse les sourds apportent à ça aujourd’hui ? Pour l’instant rien. C’est là dessus qu’il faut travailler. Personnellement j’ai choisi la voie du spectacle, le one-man-show a pour visée d’influencer les gens. Ils ont en face d’eux une personne sourde bien dans sa peau, drôle, instruite, ouverte. Et cette image est susceptible de rassurer les parents sur l’avenir de leurs enfants sourds. C’est toute une dynamique à entretenir."
Delphine Saint Raymond : "Justement, au sein de ces conférences médicales, qui n’ont qu’une optique centrée sur l’oreille, pourquoi ne pas présenter « Sourd, et alors ? ». Après avoir assisté à ce spectacle les congressistes pourraient s’ouvrir à d’autres approches de la surdité. « Il est sourds, oui, et alors ? », « et alors » est-ce si grave ? Il faudrait présenter le spectacle tel quel, sans modification. Si on s’attaquait aux implants, les sourds passeraient encore pour des casse-pieds. Juste présenter finement les choses, la Langue des Signes étant suffisamment parlante... enfin je ne sais pas."
Jean-François PIQUET : "C’est important, c’est vrai. Mme Lemorton est députée élue sur le 1er canton de Toulouse. Elle est venu voir le spectacle « Sourd, et alors ? », qu’elle a adoré, et elle milite depuis contre le dépistage précoce de la surdité et pour la protection des sourd. J’ai lu son rapport où elle explique clairement les risques liés au dépistage, il est très bien, et je pense que c’est en partie grâce à mon spectacle. On pourrait me dire : « un député seulement ? » non, j’en ai bien évidement contacté plusieurs qui sont à l’écoute, notre collaboration est en cours. En résumé, tu te rappelles de l’histoire des trois clefs ? d’or, d’argent et de bronze ? Et bien il me semble que le festival d’Avignon représente, on va dire, la clef... d’argent ! Oui, la clef d’argent."
WEBSOURD : "Après cette interview, on ne peut que constater le parcours positif de ce one-man-show. « Sourd, et alors ? » met en avant une image forte qui incite le public entendant à revoir son jugement sur les sourds. C’est une forme de militantisme positif qui, à l’opposé de certaines formes négatives, facilite les prises de consciences. D’ailleurs, le spectacle marche très bien, le nombre de commandes ne cesse d’augmenter. Après Bordeaux et Marseille, Nice sera la prochaine destination, sans oublier les nombreuses programmations à venir. Si vous souhaitez continuer à vous renseigner sur le sujet vous pouvez cliquer sur les liens mis à votre disposition. Longue vie au spectacle !"