1- Le projet de loi et la mobilisation
(durée : 6’15’’)
Le projet de loi pour un dépistage précoce de la surdité, pour les nourrissons de 2 jours, a été proposé par trois députés en juillet dernier. Depuis quelques semaines, le désaccord et la colère montent au sein de la communauté sourde et une partie du monde médical, en particulier les psychologues, psychiatres et médecins qui travaillent dans des unités d’accueil et de soin des sourds.
L’appel à la journée morte de la langue des signes a été lancé par l’association 2LPE – Politique Bilingue le 15 novembre 2010. La date de la mobilisation correspond au jour où le projet de loi a été soumis au vote de l’Assemblée Nationale, le 30 novembre.
La mobilisation a pour but de prévenir et d’informer les députés et le public sur les dangers d’un dépistage trop précoce. De l’avis de certains médecins et psychiatres, le dépistage effectué sur un nourrisson de 2 jours peut avoir des conséquences psychologiques graves, notamment dans la relation des parents à l’enfant. Avoir un enfant différent est toujours un traumatisme pour les parents, qui ont déjà une représentation de leur enfant idéal. Cependant, dans les premiers jours, les premiers mois de la vie, la relation se construit. Venir si tôt coller une étiquette « sourd » sur l’enfant risque d’abasourdir les parents, en fixant leur attention sur cette différence, en la médicalisant de surcroit, au détriment de la relation en pleine construction. De plus, ce projet de loi prévoit un accompagnement purement médicalisé après le dépistage, sans prendre en compte le fait qu’il existe sans doute d’autres alternatives. C’est cela aussi qui fait réagir la communauté des sourds, qui craignent une récession et une disparition à terme de la langue des signes et de toute la culture qui l’accompagne, d’une grande richesse. Cette loi amenuise un peu plus le droit à la différence, le droit d’assumer sa surdité, de parler une autre langue, d’avoir un autre regard sur la vie.
La Fédération Nationale des Sourds de France, l’Associations Nationale des Parents d’Enfants Sourds, l’association 2 Langue Pour une Education – Politique Bilingue, et une centaine d’associations locales souhaitent demander, lors de cette mobilisation, un report du vote, à défaut de le supprimer, pour qu’ils puissent d’abord participer à la rédaction du projet de loi. Leur demande concerne surtout le délai entre la naissance du bébé et le dépistage : le bébé doit avoir au moins 3 mois avant d’être examiné par les médecins. Cela laisserait en effet le temps aux parents de créer un lien affectif fort avec le bébé, et d’accepter ainsi plus facilement la surdité de leur enfant. Le risque du rejet serait moindre. Ensuite, ils demandent à ce que le dépistage précoce de la surdité ne soit pas une excuse pour amener les parents à se diriger vers une solution entièrement médicalisé (en l’occurrence la rééducation oraliste à l’aide des appareils auditifs ou des implants cochléaires).
Le mardi 30 novembre, l’appel à la mobilisation est lancé dans toutes les villes de France. A Paris, les personnes sont invitées à se rassembler devant l’Assemblée Nationale. Dans les autres villes, ceux qui ne peuvent pas se déplacer à Paris se réunissent devant la préfecture de leur ville. Certaines organisations et associations demandent même à leurs membres de suspendre leur travail et de rejoindre la mobilisation. L’Association Française des interprètes et traducteurs en LSF déclare, dans un communiqué, qu’elle apporte un soutien total à la mobilisation. L’appel trouve même un écho en Europe. Au nom de la solidarité, certains sourds de Belgique flamande et de Pologne diffusent sur Internet des vidéos d’informations sur la situation en France. Les Français qui résident en Allemagne lancent un appel au soutien devant l’ambassade de France à Berlin.
2- Reportage des mobilisations
(durée : 20’12’’)
L’appel à la journée morte de la langue des signes rencontre un succès national. On recense au total près de 4000 personnes dans les rues. A Paris, la mobilisation du 30 novembre réunit 2000 personnes (1500 selon la police) devant l’Assemblée Nationale, dont beaucoup venues d’autres villes de France (Rennes, Nantes, Reims, etc.). Dans les autres villes, même petites, la mobilisation n’est pas été des moindres : Lille, 100. Angoulême, une vingtaine. Rennes, 150. Lyon, 300. Nantes, 30. Toulouse 350. Montpellier, 40. Marseille, 130. Arras, 152. Brest, 50. Bordeaux, 40. La Roche sur Yon, 85. Grenoble et Chambéry, 200. Poitiers, 250. Tours, 40. La Rochelle, une quinzaine. Et d’autres villes comme Strasbourg, Metz, dont on ignore encore le nombre de manifestants.
Même Berlin, malgré le froid, est parvenu à réunir 10 personnes, dont 3 Français. Ils ont attendu devant l’ambassade de France, une bougie allumée qui représenterait selon eux le deuil des parents lors du dépistage. Il a fait tellement froid que les policiers allemands les ont laissés entrer dans le hall. Les trois Français ont été accueillis par l’ambassadrice. L’entretien a duré une bonne heure.
Nous vous laissons regarder le reportage sur la mobilisation dans plusieurs villes, filmé par WebSourd et d’autres personnes qui ont bien voulu partager leurs photos et vidéos.
Reportage.
(images et vidéos non traduites)
(durée : 7’50’’)
La mobilisation a duré jusqu’en fin d’après-midi. Ensuite, le froid et l’heure tardive ont eu raison des manifestants, avant que le projet de loi ne soit soumis au vote des députés. Il a fallu attendre tard dans la soirée pour que le sujet soit enfin examiné. Après un débat court entre les quelques dizaines de députés encore présents, le projet de loi a été voté en 1ère lecture. Le lendemain matin, quand l’information est tombée, la consternation et la déception sont passées sur tous les visages de ceux qui avaient espéré un report du débat.
Philippe Boyer, président de la Fédération Nationale des Sourds de France (FNSF), interviewé à distance par WebSourd, avoue être très déçu. Déçu du vote mais aussi du manque du respect des députés. « Nous avons essayé d’expliquer, de convaincre, de revendiquer depuis plusieurs semaines déjà. Cela n’a apparemment pas marché. Mais la procédure n’est pas finie. Nous sommes dans un pays démocrate, le projet de loi doit passer par le Sénat et ensuite être soumis au vote final de l’Assemblée Nationale ». La date du prochain vote du Sénat n’est pas encore connue. D’ici là, la FNSF promet de continuer à se battre pour que les personnes concernés (sourds, parents d’enfants sourds, médecins, psychiatres, …) participent à la négociation du projet de loi, à défaut de l’abroger. La FNSF, l’ANPES, l’association 2LPE-PB et l’AFILS souhaitent continuer de sensibiliser les sénateurs et les députés, avec la participation des comités de mobilisation locaux. Avec l’aide de l’Europe et des députés européens sourds, ils espèrent avoir plus de poids face au gouvernement et au pouvoir législatif.
D’une autre côté, la mobilisation a attiré bon nombre de médias. Mais de l’avis de tous les manifestants, certains médias ont malgré eux déformé l’information, en convergeant leur point de vue à celui des pro-dépistages. La prochaine étape pour la FNSF sera donc de diffuser des messages clairs, notamment à destination de la presse et du public. De plus, les 4 associations nationales vont étudier si ce projet de loi n’est pas en contradiction avec les recommandations ou traités internationaux tel la convention de l’ONU.
La prochaine mobilisation nationale n’est pas encore programmée. Les 4 associations nationales encouragent vivement le soutien de tous, sourds et entendants. Ils espèrent également obtenir l’appui de certaines personnes influentes : philosophe, écrivains, médecins...
Malgré le vote, le projet de loi pour un dépistage précoce de la surdité continue à faire débat. Les 3 et 4 décembre est organisé à Toulouse un forum de l’otologie. Cet évènement fait déjà naitre l’effervescence dans la communauté sourde.
Pour terminer, une citation du psychanalyste et écrivain André Meynard. Dans son dernier livre « Soigner la surdité et faire taire les Sourds », il pose une question intéressante à méditer : « A sans cesse investir dans des stratégies d’éradication sociale d’anomalies jugées contrarier les normes, une certaine pente des politiques de santé ne favorise-t-elle pas, de dépistage à dépistage, l’élimination de la diversité ? »
Crédits Photos et vidéos :
Toulouse : WebSourd
Poitiers : Sébastien Neaux, Sébastien Drunitus, Pauline Texier
Paris : Pascal Marceau, José Augusto
Rennes : Pierre-Yves Bagur
Angoulême : Ghislaine Oger
Brest : Cyrille Cloître
Montbrison : Martin Michel
Marseille : Laure Arnal
Berlin : Anthony Guyon, Sabine Pacalon, Rita Mazza
Merci également de l’aide précieux de Sourd.net.