D’ici, nous pouvons voir les différentes expositions. Il y en a de plus en plus chaque année ; différents artistes, y compris de très jeunes, viennent présenter leurs oeuvres. Tous les arts sont exposés : peinture, sculpture, photographie, couture, écriture, etc. Venant de toute l’Europe, mais surtout de France. Parmi ces exposants, je vais en interviewer quelques-uns.
1- Interview d’André Minguy (05’05")
Je vais vous présenter André Minguy. Il a écrit récemment un livre sur le bilinguisme et la création de l’association 2LPE. Lui-même fondateur de cette association, il raconte son parcours. Il a également créé un DVD qui accompagne ce livre, dans lequel il a traduit son ouvrage en LSF. Ce DVD en trois partie contient, en outre, des témoignages que André Minguy est allé récolter en personne. Je vais maintenant poser quelques questions à cette personnalité.
André Minguy
"J’ai commencé à écrire ce livre en janvier 2005 ; cela fait donc 4 ans. Quant à la réalisation du DVD, elle m’a pris 8 mois.
Au début, je n’avais pas écrit grand chose ; on m’avait demandé de raconter l’histoire de 2LPE. J’ai accepté et ai donc rédigé quelques pages. Mais au fur et à mesure, j’ai dû ajouter des informations. En effet, l’association ne s’est pas créée ex nihilo. Il fallait donc que je donne du contexte : le mouvement, la création de l’IVT, le congrès mondial des sourds en 1975. C’est tout cet historique qui a permis l’arrivée de 2LPE. Il ne faut pas oublier qu’avant, il existait déjà une école bilingue à Paris pour les sourds, avec Marie-Thérèse L’HUILLIER et Danielle Bouvet. Il y a donc toute une évolution qu’il fallait prendre en compte dans ce livre. Il me semblait également intéressant de mettre en regard la situation des sourds avant 1975 et celle après cette date. En effet, les deux n’ont rien à voir et tout s’est joué à ce moment-là. Après avoir rédigé cette histoire, je l’ai fait lire à un entendant que je connais. Dès qu’il l’a achevée, il m’a aussitôt demandé où apparaissait André dans ce livre ; qui j’étais ? Qu’avais-je fait ? Mais je ne voulais pas m’exposer. Il a fini par me convaincre et j’ai donc décidé de raconter mes problèmes de communication depuis ma plus tendre enfance. Les difficultés, les obstacles qui rendent nerveux et qui m’ont finalement poussé à créer 2LPE.
Il a fallu que je reprenne mon manuscrit 4 fois avant qu’il soit bien terminé. En effet, au départ, il était très confus, je n’arrivais pas à mettre les idées dans l’ordre. C’est pour cette raison qu’une personne Marion Faucillon m’a aidée à y voir plus clair et à organiser proprement mon récit. Elle a également corrigé les maladresses syntaxiques ou lexicales. Le tout sur 330 pages, il en a fallu du temps !
L’idée du titre ne vient pas de moi seul. Elle découle plutôt d’un échange entre plusieurs personnes. Au début, j’avais pensé à « Un soir d’automne », simplement parce que l’association était née exactement comme cela, un soir d’automne... Mais l’éditeur voulait un titre plus frappant et accrocheur, qui attire aussitôt l’attention. Christian Deck, m’a alors conseillé « Le réveil sourd en France », puis Christian Cuxac que j’ai rencontré pour la préface m’a également dit qu’il préférait ce second titre. Avec ces deux avis convergents, j’ai donc opté pour « le réveil sourd en France ».
Les sourds sont contents de la sortie de ce DVD. En effet, quand je suis arrivé ici en 2006, certains savaient déjà que j’étais en train de rédiger un livre. Il y en a qui sont venus me voir me disant qu’ils ne maîtrisaient pas bien la lecture et qu’ils auraient aimé profiter de l’œuvre sur DVD... Je ne pouvais pas refuser. Me contenter d’un livre entièrement accessible aux entendants, mais pas à la majorité des sourds, cela me paraissait trop injuste et donc inacceptable. Par conséquent, j’ai traduit l’ouvrage en LSF. Je pensais qu’un seul CD suffirait, mais finalement, il m’en a fallu 3. Le tout ayant une durée de 3h30."
2- Interview de Pierre Athurion (05’38")
Je vous présente Pierre Athurion. Il habite à côté d’Annecy et est sculpteur sur bois. C’est la première fois qu’il vient au festival Clin d’oeil pour exposer ses différentes œuvres. Je vais maintenant lui poser quelques questions.
Pierre Athurion
"Pour moi la sculpture est une passion. J’avais un travail normal dans une usine comme mécanicien fraiseur. Mais lorsqu’arrivait 17h et la journée terminée, je m’ennuyais terriblement. J’avais peu de contact avec les voisins entendants. Ils avaient leurs occupations, mais moi, je les fréquentais peu. Alors, je suivais mon père qui était menuisier et qui m’a donc transmis son savoir. A force de le voir faire, j’ai eu la passion de ce métier. Cela fait maintenant 45 ans que je sculpte après ma journée de travail. Il m’arrive même de sculpter la nuit. Lorsqu’une idée m’a traversé l’esprit, je ne peux pas dormir et je préfère avancer mon œuvre.
Oui, j’ai participé à de nombreux concours. A Dijon, à Lyon, à Saint-Jean-de-Maurienne, ville qui a vu naître l’Opinel. Il y existe une association de sculpteurs entendants avec qui j’ai des contacts depuis 20 ans. Saint-Jacques fait également appel à moi 4 fois par an pour ce genre de manifestations.
Un entendant m’avait demandé si je souhaitais participer à une exposition. J’ai accepté, même si je savais que je serai le seul sourd ; j’en avais l’habitude. On m’a ensuite demandé de faire une sculpture sur le thème de la musique. J’ai accepté et suis donc allé en Italie où se déroulait ce concours. Sur place, on m’a fourni le bois et j’ai travaillé pendant quatre jours sur cette œuvre en lien avec la musique, que je vous présenterai tout à l’heure. A l’annonce des résultats, j’attendais sans savoir ce qu’il en était puisque tout se faisait à l’oral. Puis un entendant qui savait que j’étais sourd m’a demandé de le suivre et à ma plus grande surprise, on m’a remis le premier prix. Voilà, c’est un exemple de prix que j’ai remporté. Je travaille à l’inspiration ou selon ce que l’on me demande.
L’idée de cette sculpture « clin d’oeil » qui se trouve derrière moi, ne m’est pas venue tout de suite. Au départ, ni Reims, ni le nom du festival ne m’inspirait grand chose. Puis lorsque j’ai vu ce personnage qui représente Clin d’œil, je me suis dit qu’il serait intéressant de le sculpter. J’ai mis 3 semaines pour le réaliser. Aujourd’hui que je suis à la retraite, j’ai tout mon temps. Je pense l’avoir bien réussi et j’en suis plutôt satisfait. Apparemment, le public l’apprécie également.
Oh, c’est difficile à dire... J’en ai gagné beaucoup. A Dijon, j’ai gagné un premier prix international. Ce concours était organisé par Lino Ventura, le célèbre acteur. Mais l’argent recueillie allait au profit d’une association pour les enfants handicapés. Une subvention servait à payer les artistes, comme moi, qui venaient vendre leurs œuvres et l’argent gagnée revenait à l’association. J’ai participé plusieurs fois à ce genre d’actions caritatives.
Les expositions avec les entendants et avec les sourds sont vraiment différentes. Avec les entendants, il y a beaucoup de monde, de bruit, d’animation et je passe mon temps à travailler le bois pendant que le public me regarde. Ici, c’est plus calme, mais je préfère cette ambiance. Je suis très content, en tant que sourd, de pouvoir montrer mes sculptures à d’autres sourds. D’habitude, je croise peu de sourds, mais aujourd’hui, même l’exposant à côté de moi est sourd : M. Curti. Je ne le connaissais pas, mais je suis très content de l’avoir rencontré. C’est grâce à Marc Pregniard, le président sourd de l’association Laurent Leclerc, qui m’a incité à venir au festival. Maintenant que j’y suis, j’en suis ravi."
(prochain reportage 9/10)