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  VISUEL a déjà 10 ans !  
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par Marylène CHARRIERE
L’association VISUEL a organisé une fête pour ses 10 ans, le week-end des 21 et 22 novembre 2008 à Paris. Des formateurs à la LSF, des étudiants sourds, et des professionnels de la LSF de toute la France sont venus assister à un congrès sur la Langue des Signes. Interviews du président et des intervenants.

Sommaire
 1) Visuel, 10 ans du centre de formation à la LSF (03’30")
 2) Interview de Philippe BOYER, président de la FNSF (06’28")
 3) Interview de Rachid MIMOUN, directeur de l’association Visuel à Paris (06’01")
 4) Interview de Christian CUXAC, linguiste (06’01")
 5) Interview d’Ivani FUSELLIER-SOUZA, chercheuse en linguistique (05’53")
 6) Pour en savoir plus (31")

1) Visuel, 10 ans du centre de formation à la LSF (03’30")

VISUEL est un centre de formation à la LSF, qui a commencé par une première structure à Paris, puis qui s’est étendu en France le long de ces 10 années, pour totaliser aujourd’hui 8 centres : Rennes, Orléans, Paris, Dijon, Lyon, Montpellier, Marseille, et Bordeaux.

VISUEL donne des cours de LSF aux personnes entendantes, et a également créé des formations en fonction des besoins du public. C’est ainsi que VISUEL a mis en place, en partenariat avec l’Université Paris 8, 3 programmes intensifs d’enseignement de la LSF sanctionnés par 3 diplômes différents : le DU (Diplôme Universitaire) pour les entendants souhaitant acquérir un niveau de LSF pour pouvoir converser dans toutes les situations, même professionnelles, le DPCU (Diplôme du Premier Cycle Universitaire) pour les entendants souhaitant acquérir un excellent niveau de LSF et pour le perfectionnement des enseignants de la LSF et la licence professionnelle pour l’enseignement de la LSF en milieu scolaire. Depuis leur ouverture il y a 5 ans, ces formations ont été dispensées à environ 65 étudiants dont 49 sont sortis diplômés entre septembre 2004 et juin 2008.

Cependant, plusieurs personnes sourdes ayant obtenu le DPCU se sont rendu compte que cela ne leur suffisait pas et qu’elles étaient en attente de recherches plus approfondies sur la pédagogie. Après réflexion, VISUEL a mis à l’étude un projet de créer un nouveau programme, le DUFA (Diplôme Universitaire de Formateur d’Adultes) afin de préparer les bénéficiaires à un métier à part entière. Le DPCU permet de faire des recherches sur la LSF, de reconnaître cette langue à sa juste valeur, et le DUFA vient compléter le cursus pour devenir enseignant.

Bien avant la loi du 11 février 2005 où la LSF était non reconnue à l’époque, VISUEL a déjà le souci de la qualité de l’enseignement de la LSF, préserver les recherches linguistiques, et cadrer sa valeur de patrimoine. Maintenant, la LSF est devenue reconnue comme une langue vivante à part entière, VISUEL est déjà prêt de préserver la reconnaissance du métier de l’enseignement de la LSF ainsi que de diffuser son savoir faire à la population sourde et la société française.

2) Interview de Philippe BOYER, président de la FNSF (06’28")

Les 21 et 22 novembre derniers, plus de 250 personnes de toute la France ont assisté à deux journées de conférences où linguistes, formateurs et professionnels ont présenté leurs travaux. Ces journées ont été l’occasion de revoir le fonctionnement des centres et les niveaux de diplômes universitaires de Paris 8, avec des témoignages mais également d’évoquer la position de la LSF par rapport à la loi du 11 février 2005 : le conseil supérieur de la LSF reprend la flamme après le vote de l’AGE à Lyon le 6 décembre 2008. Interview de Philippe BOYER, président de la FNSF

(Philippe BOYER) « Le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), créé depuis un certain temps déjà, a contribué à la naissance du Conseil supérieur de la LSF (CSLSF). C’est à Eric LAWRIN que revient l’idée de création de cette institution sur le modèle du CSLF. Ensuite, plusieurs lois ayant été promulguées, il devenait essentiel de répondre aux besoins exprimés par des applications concrètes. En fait, la volonté de créer un Conseil Supérieur de la LSF est apparue dès 2003-2004. Ce projet n’a pas pu aboutir à cette époque : la FNSF ayant connu, comme chacun sait, une période tumultueuse. Aujourd’hui, le calme étant revenu, il est possible de donner corps à ce projet et de se mettre au travail. »

« En France, différentes associations dispensent des cours de langue des signes. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais, parfois, les personnes qui dispensent cet enseignement n’ont pas été formées, ou bien leur niveau de LSF n’est pas suffisant. Si ces personnes se définissent comme professeur, alors le rôle du Conseil supérieur de la LSF est de les rappeler un peu à l’ordre. Notre objectif n’est pas de les montrer du doigt et de se rendre coupable de diffamation, pas du tout. Au contraire, nous souhaitons encourager les bons exemples et les proposer comme modèles aux autres. Nous devons indiquer le meilleur chemin. Si une structure dispense des cours de qualité, nous nous devons de la valoriser et d’en faire un exemple à suivre. Et ce, avec délicatesse, sans déprécier ouvertement les autres structures. »

« Le domaine de compétence du CSLSF ne se limite pas à la structure Visuel LSF mais aussi à d’autres associations. En fait, ce dernier ne s’intéresse pas seulement à la pédagogie et à l’enseignement de la LSF. Par exemple, certains musées affirment proposer des visites guidées en LSF alors que ce n’est pas le cas. D’autres en revanche, tiennent leurs engagements : ceux-là doivent être encouragés et mis sur le devant de la scène. Le travail du CSLSF est de valoriser ce qui peut l’être. Bien sûr, il est hors de question que le CSLSF résolve lui-même tous les problèmes. Sa mission est d’avoir une vue d’ensemble sur la situation de la LSF. Lorsqu’il détecte des incohérences, il transfère le dossier à un groupe de travail chargé de trouver des solutions. Le CSLSF et le groupe de travail sont donc deux entités bien distinctes avec des tâches différentes. Les confusions de rôle et les dysfonctionnements sont ainsi évités. Lorsque le groupe de travail a fait le tour du problème, il fait parvenir ses conclusions au Conseil supérieur de la LSF, qui délibère. Par ailleurs, travailler en collaboration avec la FNSF me semble indispensable. Je ne veux pas dire que le CSLSF doit en être totalement dépendant ; il doit au contraire fonctionner en autonomie pour mener ses réflexions, prendre des décisions, etc. Mais un lien, même ténu, avec la FNSF me paraît utile à des fins politiques notamment. Si une situation politique freine le travail du CSLSF, celui-ci pourra alors alerter et solliciter une action de la Fédération. »

« La réflexion sur la labellisation devra d’abord se concentrer sur les associations dispensant des cours de LSF. C’est là le travail le plus important : une fois les critères de labellisation fixés pour ces associations, la procédure sera ensuite étendue aux autres structures. Ces critères d’attribution de label sont multiples. Il est impossible de se cantonner à l’aspect pédagogique ; les aspects administratifs et financiers y contribuent tout autant. Au risque de choquer, je vais vous donner des exemples plus précis. Prenez une association dont les caisses sont vides, mais qui propose par ailleurs des cours de LSF de qualité. Faut-il lui attribuer un label sur un mois seulement aux vues de ces difficultés financières ? C’est bien sûr impossible : un label doit être donné pour une durée plus longue, pour cinq ou dix années par exemple. Il serait donc complètement incohérent de labelliser pour plusieurs années cette association pédagogiquement compétente mais qui risque de fermer ses portes le mois suivant à cause de ses difficultés financières. C’est regrettable, mais c’est ainsi. Voyons maintenant l’importance de la bonne santé administrative de l’association candidate au label. Imaginons que celle-ci embauche un formateur en LSF. Celui-ci est diplômé et a même de l’expérience dans la formation. L’association l’embauche sous un contrat CAE médiocre et à faible rémunération. Dans ce cas-là, il ne sera pas non plus envisageable d’attribuer un label à l’association. Voilà pourquoi il est indispensable de vérifier à la fois les compétences pédagogiques de la structure ainsi que sa bonne santé financière et administrative. C’est cette vue d’ensemble dont on a besoin pour pouvoir attribuer ou non un label. J’insiste sur le fait que ce ne seront pas les compétences individuelles des formateurs qui seront mises en cause. Nous n’aurons rien à dire au formateur qui a suivi une formation diplômante. La valeur de ses compétences ne sera en aucun cas réévaluée puisque les labels ne sont pas attribués à des personnes. C’est bien le fonctionnement général de la structure qui sera étudié. Si un formateur compétent n’est embauché que pour trois mois, et qu’il s’en va à la fin de ce contrat, on aura donc attribué un label alors que l’association se retrouve sans formateur compétent par la suite ? C’est absurde. Il ne s’agit donc pas d’étudier les structures seulement dans leur fonctionnement actuel : le CSLSF doit avoir une vision à plus long terme de leur pérennité. »

3) Interview de Rachid MIMOUN, directeur de l’association Visuel à Paris (06’07")

Rachid MIMOUN est le fondateur de l’association Visuel il y a 10 années. Ils ont intitulé l’évènement des deux jours en « 10 ans déjà » car il est vrai que, pris dans leur travail, ils n’ont pas vu le temps passer. Déjà dix ans, c’est incroyable !

(Rachid MIMOUN) « En effet, je suis ravi que le CA de VISUEL nous ait offert, à Christian et moi-même, un trophée en remerciement de notre travail. J’avoue avoir été surpris, car je ne m’y attendais pas du tout. Ce geste témoigne, de la part du CA et de toute la communauté sourde, de leur reconnaissance pour tout ce que nous avons réalisé. Nous devenons une sorte de modèle pour les suivants. Tout comme l’on peut récompenser des gens pour ce qu’ils ont accompli, c’est une manière de les valoriser et de donner à d’autres l’envie d’en faire autant. C’est une sorte d’héritage et cela me semble gratifiant et important. »

« Effectivement, lorsque l’on regarde ces dix années qui sont passées si vite, on se rend compte que de nombreuses personnes sourdes se sont inscrites dans les différentes formations proposées (DPCU, licence professionnelle, DU-palsf). Toutes ces formations ont évolué et ont amené plus de recherches et d’analyses sur la Langue de Signes et son iconicité. Les progrès sont flagrants et viennent de cette collaboration entre Visuel et l’université. Je suis moi-même ravi de cette rapide évolution. »

« Je faisais autrefois partie de l’association 2LPE en tant que responsable pédagogique. Mais malgré les antennes réparties sur le territoire, le combat était long et la reconnaissance se faisait vraiment attendre. Du jour où nous avons mis un pied dans l’université Paris 8 et où nous avons commencé à travailler avec la formation continue, nous avons fait un véritable bond en avant. C’est à partir de ce moment-là que l’on a entendu parler de la formation, enfin reconnue à sa juste valeur, et que les personnes sourdes s’y sont inscrites. S’il n’y avait pas eu l’université, cela aurait été beaucoup plus lent. C’est elle qui a permis notre reconnaissance. D’ailleurs, nous avons pu voir hier des personnes qui témoignaient avec émotion. En effet, le fait d’obtenir un diplôme leur donne confiance en elles, alors que cela paraissait impossible il y a peu »

« Par le passé, il n’y avait pas de diplôme. Ce n’était que de simples attestations qui n’avaient donc pas la même valeur dans toute la France. Mais depuis qu’il existe un diplôme universitaire, Les personnes sourdes qui l’obtiennent sont respectées et considérées comme possédant un savoir qui a de la valeur et qui peut être transmis. Elles servent de modèle à d’autres qui les envient et souhaitent ensuite suivre le même cursus. »

« Une des missions que s’est fixée l’association VISUEL est de protéger la Langue des Signes. C’est pour cette raison que depuis dix ans, nous nous battons pour garantir la qualité de notre langue. Nous faisons des recherches aussi bien au niveau de la linguistique que de l’université et de la pédagogie. Tout cela dans le but de proposer un bon niveau de LSF dans nos structures. Si l’on ne prête pas attention à la qualité de la langue, elle perdra de sa valeur. C’est d’ailleurs une des inquiétudes de notre association, mais également des autres associations sourdes. Notre communauté se doit de promouvoir une langue exemplaire. En effet, depuis la loi du 11 février 2005, la LSF est enfin reconnue, mais cela veut dire que nous avons maintenant le devoir de maintenir une langue de qualité aussi bien dans les collèges, les lycées que dans l’option LSF du baccalauréat. C’est une grosse responsabilité et nous nous efforçons chaque jour d’être à sa hauteur. »

« Aujourd’hui, j’aimerais vraiment que dans les dix années à venir, tous les sourds qui ont suivi ces formations obtiennent un diplôme reconnu par le ministère de l’éducation nationale. Actuellement, ces diplômes ne sont reconnus que dans les universités qui les dispensent. Or, il me semble que c’est de la responsabilité de l’état d’en faire des diplômes nationaux. Les personnes sourdes pourront alors choisir d’autres orientations. La promotion d’une Langue des Signes de qualité permettra aux personnes sourdes d’accéder à une communication avec tout un chacun sans difficulté. »

4) Interview de Christian CUXAC, linguiste (05’53")

Après des études de linguistique à l’université de Paris 5, à la Sorbonne, en 1975, pour la première fois, Christian CUXAC enseigne les bases de la linguistique à des professeurs travaillant avec des enfants sourds à l’Institut Saint-Jacques. C’est donc l’année de sa première rencontre avec des sourds, puis il devient membre de 2LPE. Suite à sa rencontre avec Rachid MIMOUN, ils deviennent une équipe très sollicitée pour de nombreuses réalisations pour la préservation de la qualité de l’enseignement de la LSF, et participent à de nombreux jury de l’université Paris 8 pour décerner des diplômes universitaires.

(Christian CUXAC) « En 1975, la Langue des Signes était interdite. On ne la voyait pas dans les écoles. Les élèves l’utilisaient entre eux, mais jamais, au grand jamais dans les salles de classes. Tous les professeurs étaient entendants ; les sourds n’avaient pas accès aux postes d’enseignants. Mes cours ne portaient que sur les bases de la linguistique. Je voyais les enfants échanger entre eux en Langue des Signes et je ne comprenais pas pourquoi elle était interdite. Mais que faire ? Puis j’ai commencé doucement le militantisme. En effet, en comparant la situation des sourds en France et celle des sourds aux États-Unis, l’écart était tel qu’il me semblait impossible de continuer dans cette voie. J’ai tout d’abord rencontré des personnes sourdes qui voulaient changer la politique, la société. J’ai aussi rencontré quelques linguistes avec qui j’ai pu échanger. Ils étaient encore rares, mais des groupes commençaient à se former. Ils prenaient conscience qu’il fallait se battre pour faire évoluer cette situation. Puis un sourd américain est venu à Paris et a créé l’IVT en 1976-77. Il y a eu ensuite l’Académie Française de LSF. Leur but était de travailler ensemble... De mon côté, je souhaitais rencontrer des associations de sourds afin de faire connaître la Langue des Signes et encourager son enseignement. Je suis tout d’abord allé à IVT, puis à l’Académie pour leur dire qu’en tant que linguiste, je pouvais les aider dans leur combat. Ces associations voulaient faire connaître la LSF en développant son enseignement, mais rien n’était prévu pour les enfants sourds. C’est alors qu’en 1979 a démarré 2LPE. Cela a permis de bien différencier la diffusion de la LSF en général, de son utilisation au sein des écoles pour les élèves sourds. Je suis devenu membre de 2LPE et j’ai ensuite rencontré Rachid MIMOUN en... 1979 ou 1980. Il était tout jeune. Il s’est également inscrit à 2LPE. »

« Il est difficile d’analyser les évolutions de la LSF parce que dans les années 70, il y avait très peu de captations en Langue des Signes. Il existe quelques traces, mais elles sont rares. Ceci dit, je ne pense pas qu’il y ait eu de très grands changements. Les réelles nouveautés sont les suivantes : Il y a de plus en plus d’interprètes, de professeurs sourds ; donc la LSF est entrée dans les écoles alors qu’elle était interdite auparavant. Les sourds peuvent aujourd’hui être professeur et enseigner l’histoire, la géographie, le français, la LSF, etc. Tout cela est nouveau. La place du sourd à l’école n’est plus la même. Autrefois, les sourds ne pouvaient pas dispenser un savoir, alors que maintenant, dans toutes les associations qui proposent des cours de LSF, ce sont des personnes sourdes qui occupent la place du professeur. Il y a donc eu des changements au niveau social très importants. Pour ma part, le changement s’est fait dans mon analyse. Au début je trouvais cette langue intéressante, puis petit à petit, je l’ai trouvée très riche, très complexe et j’ai approfondi mes recherches. Donc il est vrai qu’il y eu des évolutions, et ce n’est pas fini. Par exemple : il y a de plus en plus d’entendants qui apprennent la LSF ; il y a aujourd’hui autant de sourds que d’entendants signants. Mais je ne pense pas que cela influence particulièrement la langue. Pour la simple et bonne raison que les formations de LSF (le DPCU ou la licence professionnelle) sont très surveillées et l’on y trouve de la véritable LSF. »

5) Interview d’Ivani FUSELLIER-SOUZA, chercheuse en linguistique (11’02")

Ivani FUSELLIER-SOUZA est originaire du Brésil et vit en France depuis maintenant 14 ans. Après un parcours universitaire en Sciences du Langage, elle est devenue chercheuse en linguistique et travaille actuellement comme Maître de conférences à l’Université Paris VIII, au département Sciences du langage. Elle présente des recherches qu’elle a commencées il y a plus de 10 ans sur les langues des signes émergentes : une analyse comparative entre les sourds isolés en milieu entendant, les petits groupes de sourds, et la grande communauté sourde. Les langues des signes sont composées à 65 % d’iconicité.

(Ivani FUSELLIER-SOUZA) « Dans l’équipe de recherche (Université Paris 8), nous nous intéressons à la naissance et à l’émergence de la langue des signes. Je me suis plus particulièrement intéressée à la situation des enfants/adultes sourds qui naissent dans un environnement uniquement composé d’entendants, mais dans un milieu qui ne les contraint pas et les laisse créer librement une sorte de code gestuel naturel qui leur permet de communiquer. Nous avons constaté, que ce « code familial » peut constituer déjà un type de langue des signes, certes à forme simple mais dont la logique et la structure de base s’assimilent à celles d’une langue des signes et c’est cela qui est vraiment intéressant. Cela signifie que n’importe quel enfant qui naît sourd, sans altération de ses capacités cognitives, dans un environnement entendant favorable, est capable d’entrer dans un processus de création et ce phénomène est vraiment incroyable. Les sourds ont cette formidable capacité intrinsèque, en utilisant leur perception du monde. Ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent, leur sert à entrer dans un processus de création linguistique basée sur l’iconicité. Bien sur, ce n’est qu’une forme simple de la langue des signes mais nous avons montré que la logique et la structure y sont présentes. L’intérêt de ces recherches sur les langues des signes émergentes est de comprendre comment sont nées les langues des signes. Si l’on pouvait faire des recherches historiques pour savoir d’où vient la langue des signe standardisée telle qu’on la connaît, on découvrirait certainement des situations similaires de sourds isolés créant leur code de communication, puis ces sourds isolés se rencontrent au hasard par petits groupes, apprennent à quelques uns à structurer leur langue puis, grâce à la création d’institutions éducatives, ils sont regroupés, ce qui permet un extraordinaire enrichissement et développement de la langue pour devenir ce qu’elle est maintenant. Je dis souvent qu’il ne faut pas croire que la langue des signes est née dans les institutions, elle était là bien avant, dès l’étape de la langue des signes émergente et dans les petits regroupements des sourds C’est aussi important de prendre en compte le fait que quel que soit le niveau d’évolution de la langue que l’on analyse, l’iconicité est toujours présente, c’est le principe premier de la création de la langue des signes. En plus, par la suite même si elle s’enrichit, se structure, se complexifie, l’iconicité ne disparaît jamais. Et c’est ce facteur qui permet aux sourds de communiquer quelles que soient leurs origines. Ce principe de l’iconicité permet de se comprendre même lorsque le vocabulaire est différent. »

« D’un point de vue sociolinguistique, cela me paraît difficile de recenser et de garder des traces de toutes les langues des signes émergentes. Il me semble important par contre, de ne jamais oublier cette capacité de création linguistique qu’ont les enfants sourds lorsqu’on leur laisse cette possibilité, même s’ils sont ensuite influencés par le contact avec une langue des signes plus standardisée. Ils créeront leur langue, à leur image puis comprendront par eux même, lorsqu’ils seront confrontés à la langue de la communauté que les signes sont un peu différents. Il faut que leur langue ne soit pas remise en cause car non standardisée mais respectée et non critiquée comme « mauvaise ». Par besoin d’appartenir à la communauté et petit à petit, ces enfants se rapprocheront et s’adapteront naturellement à la langue des signes standardisée de la communauté. Ce n’est pas un problème, il n’y a pas d’incompatibilité. A ce propos, à l’université Paris VIII, un groupe d’étudiants sourds a travaillé sur cette problématique puisqu’il existe un vrai décalage entre la langue des signes standardisée (LSF), normée qui est enseignée et l’hétérogénéité de langue des signes des élèves sourds dans les classes. Comment gérer cette hétérogénéité et enseigner une langue normée quand les enfants ont des niveaux de maîtrise ou des pratiques de la langue si différents ? Ce groupe a réfléchi à la façon d’utiliser, de valoriser la langue et le style de chacun pour l’amener à la maîtrise de la langue normée. Ils ont réalisé un projet tutoré qui consisterait à filmer des productions de langues des signes d’enfants ou d’adolescents pour repérer cette capacité de création. On a repéré notamment un nouveau signe qui a été créé par un adolescent sourd de 14 ans à propos des évènements qui se sont produits il y a deux ans environ dans les banlieues où il y a eu de fortes crises avec des affrontements et des voitures brûlées. Ce jeune a vu à la télévision un reportage illustré par une carte de l’Ile-de-France, sur laquelle étaient matérialisée, sous formes de petites images animées, des voitures brûlées, un peu partout à Paris et en banlieue. Tout naturellement, cet adolescent a repris l’iconicité de cette représentation pour en faire le signe de « la crise des banlieues ». C’est une pure création de sa part. A mon avis, ce genre de néologisme, créé grâce à l’iconicité de la langue et à cette capacité créatrice, peut, à terme, être intégré à la langue des signes standard. Bien sûr, de tels néologismes trouveront leur place à différents niveaux de la langue mais même si la langue dite normée correspond à un niveau élevé de langue, il faut accepter que la langue existe avec ces différents niveaux et variations »

« WebSourd est une entreprise d’importance dans laquelle la collaboration et les échanges entre sourds et entendants sont d’une grande richesse. Mais ce qui est important, c’est que WebSourd travaille en lien avec le terrain car en créant et en diffusant de nouveaux signes, cela provoque des réactions, des réflexions dans de la communauté sourde. En effet, le site de WebSourd propose un forum de discussion pour entretenir cet échange avec la communauté. Ainsi, certains questionnent pour comprendre l’origine d’un signe, d’autres proposent des variantes d’un signe, etc. WebSourd a donc un rôle dans la normalisation de la langue mais reste en même temps un espace de dialogue. Cette ouverture proposée par WebSourd me semble importante. Quelque part, c’est un peu comme les discours de la télévision qui influencent inévitablement les entendants. Bien sûr, ce n’est pas comparable car les langues vocales possèdent une histoire longue et surtout une forme écrite alors que la LSF ne s’écrit pas encore. Mais la vidéo justement est une trace, elle permet cette ouverture, ce dialogue, elle permet d’accepter la diversité de la langue. Je me rappelle lorsque je suis intervenue auprès de la première promotion du DPCU, j’intervenais en tant que linguiste directement en langue des signes, comme je pouvais, avec beaucoup de maladresse et lorsque je demandais aux étudiants de m’aider pour un signe que je ne connaissais pas, ils me proposaient souvent des signes différents suivant d’où ils venaient. Ils n’étaient pas d’accord entre eux et cela provoquait souvent des débats, voire des tensions. De ma place de linguiste, je m’efforçais donc de relativiser, et de les rassurer en leur expliquant que la diversité de la langue telle qu’elle apparaissait ici n’était pas du tout un problème mais au contraire une richesse. De même, lorsqu’on analyse la forme orale d’une langue vocale, on y trouve une très grande diversité de forme et de pratique, l’écrit lui, par nature, est plus normalisé et plus figé mais l’oral, lorsqu’on le décortique, présente de grandes variations, tout comme la langue des signes. Et ce sont ces variations, ces régionalismes qu’il faut absolument conserver et respecter pour la richesse de la langue des signes. Toute cette réflexion a fait sont chemin car maintenant, que ce soit en DPCU ou en licence professionnelle, les débats sur le lexique qui existaient avant non plus lieu. Maintenant, il y a une vrai acceptation et un respect de la langue de chacun, il est important que ces variantes d’une même langue ne soient pas vécues négativement mais au contraire comme une vraie richesse. C’est cela qui va permettre à la langue d’évoluer. Il y a toujours un processus de normalisation dans une langue, c’est une nécessité mais il faut se méfier de la « surnormalisation » car ça ne permet pas de laisser exister les différents niveaux de langue (familier, standard, soutenu...) qui existent également dans les formes orales des langues. Ces phénomènes d’évolutions sont les mêmes pour les langues vocales et les langues des signes, c’est un processus normal qu’il est intéressant d’analyser pour comprendre sa formation. C’est quelque chose qu’il faut pouvoir dire et discuter avec la communauté sourde. »

6) Pour en savoir plus (31")

[www.visuel-lsf.org->http://www.visuel-lsf.org/]

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24 février 2009
 
 
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