Voici la suite des explications concernant Emile MERCIER présentées par Claude CANU.
Sommaire
1 - La maison MERCIER
2 - La Langue des Signes et E. MERCIER
Par JOR
Je vais vous raconter l’histoire de la construction de la maison où je me trouve. Ce fut il est vrai une histoire difficile. Au départ, c’était en 1800, il n’y avait rien de tout ce qui existe dorénavant, cette maison n’avait pas encore été construite, il n’y avait pas non plus le canal juste à coté, ni la cathédrale. La mairie a, je crois, décidé alors de crééer cette rue appelée la rue des moines. Un médecin entendant a souhaité acheter ce terrain pour y faire construire mais, lorsqu’il a connu des difficultés financières, il a décidé de le vendre à un ami nommé Penon qui était membre du CA de l’association. La construction de cette maison a débuté en 1895. Un an après, Penon et sa femme habitaient donc ici puis, à la suite du décès de son épouse, comme il s’ennuyait, seul dans cette grande demeure, il a décidé après discussion avec Emile Mercier de la lui vendre puisque l’association avait justement besoin de locaux. Cependant le projet de l’achat de la maison ne pouvait se réaliser tout de suite car l’association manquait de moyen. Ce n’est qu’en 1896 que l’association a pu enfin s’installer ici. Elle louait une grande partie des locaux qui se trouvent à coté, le loyer trimestriel s’élevait à 1200 francs qui était versé à Penon. Puis, en 1908, après de grandes discussions, il fut décidé que l’association s’installerait ici et, ceci a duré jusqu’au jour d’aujourd’hui. Cette maison avait en effet une grande valeur en tant que lieu de rencontre pour les sourds et nous devons à ce titre lui rendre hommage.
La ville de Reims est célèbre pour 3 raisons : Pour sa cathédrale, son champagne, également pour Emile Mercier et cette célèbre demeure. Elle est connue dans le monde entier en tant qu’elle fut la première maison des sourds dont la particularité était d’être un lieu de rencontre, d’échanges culturels. Si elle n’avait pas existé, les sourds auraient certes pu se rencontrer dans les cafés mais, cela aurait certainement été déprimant et aussi, l’objet de la moquerie des entendants. En tout cas les liens n’auraient pu être favorisé. Nous devons donc rendre hommage à Emile Mercier, un homme de cœur.
Cette maison a été très utile pour les sourds. C’est une bâtisse aux solides fondations comme les demeures d’autrefois. En face se trouve un mur aux briques rouges qui intriguait ma curiosité. Un vieux sourd qui travaillait avec Emile depuis 20 ans, m’a alors raconté le pourquoi de son existence. Il avait en fait été construit provisoirement et, il aurait été détruit si la demeure avait été étendue. Derrière se trouvait une aire de jeux qui pouvait tout autant servir de terrain de pétanque pour les vieux sourds ou de terrain de jeux pour les enfants. Le projet à l’époque était de faire de cette maison un lieu commun à plusieurs associations de sourds afin de favoriser une plus grande solidarité. Il y a un secteur troisième âge pour favoriser la transmission et les relations entre les générations, un secteur réservé au sport : le Club des Sourds de Reims et à l’étage se trouve le bureau. A l’époque, on jouait au football, maintenant à la pétanque etc. Il y a aussi l’association Cinésourds qui loue une partie des locaux. Elle existe depuis 4 ans et travaille en lien avec l’association parisienne, le responsable de l’association est à Reims. Leur objectif est de favoriser la culture et la production d’images pour que les sourds puissent garder une trace du passé. Il y a également une association qui organise des fêtes, des carnavals et divers évènements...de nombreux sourds viennent ici pour se rencontrer. Cet endroit fut la première maison des sourds.
2 - La Langue des Signes et E. MERCIER
Pour poursuivre l’histoire de cette célèbre maison des sourds...Ici dans cette grande salle, Emile Mercier avait créé une classe pour les élèves sourds. En 1880 comme vous le savez, le congrès de Milan avait interdit la pratique de la langue des signes dans l’Education des sourds. Les élèves étaient donc dans des écoles oralistes où, on leur attachait les mains dans le dos pour les empêcher de communiquer en langue des signes. Ils rencontraient de ce fait de nombreux problèmes dans l’apprentissage du français écrit, des difficultés pour maîtriser la syntaxe... mais aussi la langue des signes. C’est pourquoi, les parents des élèves sourds ont demandé à Emile Mercier de donner des cours à leurs enfants afin qu’ils puissent améliorer leur niveau de langue et accéder à des connaissances. L’existence de cette classe était ignorée des établissements oralistes. Emile faisait donc la classe aux élèves de tous âges. Il ne s’agissait pas d’un cours magistral. Il laissait au contraire les élèves prendre la parole et lui poser librement des questions sur le vocabulaire qu’ils avaient appris la veille à l’école et dont ils ne connaissaient pas l’équivalent en langue des signes. Emile Mercier leur interprétait les termes afin qu’ils puissent faire des progrès en français écrit. A l’école tous les cours étaient donnés à l’oral et lorsque les élèves demandaient le sens d’un mot, les sœurs répondaient qu’elles n’avaient pas le temps de le leur expliquer.
Autrefois, de nombreux sourds venaient dans cette maison : des sourds d’un certain âge mais aussi des jeunes. Ils se côtoyaient et il régnait une solidarité inter génération très forte. Ce public a continué à fréquenter assidûment cet endroit. Les sourds portaient alors des chapeaux, des nœuds papillon comme les entendants de l’époque et lorsqu’Emile Mercier arrivait, ils le saluaient toujours chapeau bas. Pour vous donner un exemple du respect dont bénéficiait Emile : lors de l’assemblée générale annuelle qui se tenait ici autour de cette table, Emile Mercier s’exprimait uniquement en langue des signes et utilisait la dactylologie, il refusait d’oraliser. Le public écoutait attentivement, chapeau sur les genoux et, canne au bras. Il pouvait arriver que des participants bavardent un peu en cachette et lorsqu’Emile les surprenait, à la fin de l’AG, ils les appelaient, ces derniers arrivaient vers Emile tout penaud. Emile leur demandait alors ce qui avait été dit et s’ils ne savaient pas répondre, ils recevaient alors une amende de 0, 50 centimes. « Il faut écouter ! » leur disait-il. Il était sévère mais souple. Autrefois, les vieux sourds se réunissaient et discutaient en langue des signes. Lorsqu’un jeune arrivait et voulait se joindre à eux, il se faisait souvent renvoyer. Ils préféraient rester entre eux. Telle était la tradition familiale de l’époque. Puis, les choses ont évolué, les jeunes avaient besoin de l’expérience des anciens, des liens se sont noués entre les générations, les jeunes ont pu communiquer avec les anciens et bénéficier de leurs l’expériences, ce qui leur a permis de progresser très rapidement. Après la seconde guerre mondiale, les sourds ont commencé à avoir envie de sortir, ils ont alors découvert le monde des sourds en fréquentant les associations. C’est à ce moment là qu’ils ont commencé à venir très nombreux ici dans la première maison des sourds. Cela n’avait rien à voir avec le mode de vie d’autrefois, toutes les générations confondues se rencontraient et bavardaient ensemble. Il faut cependant reconnaître que le niveau culturel restait basique. Quelques sourds ont alors pris les choses en main et ont commencé à mettre en place des activités dans ce domaine. La vie avait alors bien changée, à l’époque, les hommes étaient là avec leurs chapeaux et leurs cannes...par la suite, cela s’est modernisé. Aujourd’hui les jeunes ont acquis de nombreuses connaissances utiles pour leur vie quotidienne ceci grâce à la langue des signes. Il ne faut pas oublier qu’elle a auparavant été interdite, l’ouverture progressive des mentalités à l’égard de la langue des signes a permis aux sourds d’évoluer et de progresser dans de nombreux domaines : la communication, l’informatique et bien d’autres choses encore. Vous pouvez voir à mes cotés le site internet de Websourd, c’est une initiative qui vient des sourds pour les sourds. Ce site est très important car il permet de garder une trace de la langue des signes grâce aux enregistrements vidéos. Il ne reste en effet aucune trace des discours des sourds de l’époque, cela a disparu à tout jamais alors que les jeunes et les générations à venir pourront regarder lorsqu’ils en auront besoin les vidéos en langue des signes. C’est une façon de garder en mémoire la langue des signes.