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Chaque jour, pendant leur travail, les chercheurs de métier notent leurs observations sur des cahiers, des post-it, ils prennent des photos, font des dessins afin de conserver une trace de toutes leurs avancées pour qu’à la fin, ils puissent revenir sur les étapes les ayant conduit au résultat final. Une fois fini, ils publient généralement des articles sur des revues scientifiques, ou alors présentent le nouvel outil qu’ils viennent de produire, ou bien la statue qui vient d’être sculptée, ou encore le médicament venant d’être fabriqué, etc.
Par exemple, en archéologie, lorsque sur un terrain quelconque on découvre un mur enfoui sous la terre, tout s’arrête afin de préserver l’environnement et les traces. Les fouilles supposent la destruction d’une partie des preuves et évidences d’où des prises de photos régulières, des notes, le relevé des heures de découvertes et d’avancement de l’excavation… Cependant, le jour de l’exposition, seule la statue ou le mur déterré est révélé.
De même, pour les recherches en neurologie, l’étude se fait sur des rats gardés dans de petites maisons de verre où ils se font disséquer et analyser afin d’aider la recherche et la production de nouveaux médicaments. Lorsque nous ouvrons la boîte de médicament, il n’est jamais mentionné le processus ayant amené à la réalisation du remède, ni l’utilisation des rats.
Il se passe exactement la même chose quant à la Langue des Signes, les chercheurs fabriquent des outils informatiques que nous utilisons au quotidien, comme la communication par webcam, les logiciels de montage, etc. Nous les utilisons en permanence mais nous n’avons aucune idée du programme informatique qui se cache derrière, ni même le travail que cela a demandé à la personne de filmer les signes sous toutes les coutures, de prendre des notes, d’enregistrer, de monter son travail dans le but de nous proposer un outil que nous puissions utiliser.
La question qui se pose à nous est de savoir s’il est opportun de montrer au public toutes ces étapes de création, comprendra-t-il toutes les étapes ? Y aura-t-il des choses qu’il ne saisira pas ? Peut-être faut-il seulement sélectionner quelques informations afin de lui donner la possibilité de comprendre clairement comment l’outil dont il dispose a été conçu. Mais quelle instance peut prendre la décision des étapes à présenter au public ou non ? Comment archiver toutes ces informations pour les garder ad vitam aeternam ?
Au sein du pôle recherche de WebSourd, Sophie Dalle-Nazebi, sociologue de profession, a été intéressée par l’IRIT, un laboratoire d’informatique dans lequel se trouve un département dédié à la Langue des Signes Française. Elle a voulu savoir comment l’équipe de chercheurs et d’ingénieurs y travaillait et comment elle gardait trace de ses travaux. Elle s’est donc rendue sur place, accompagnée par Dimitri Aguera, archiviste, afin de récolter des informations sur leur fonctionnement.
Bien entendu, nous savons tous que la Langue des Signes est une langue vivante, naturelle, alors comment peut-on en garder une trace écrite ? L’IRIT possède de nombreuses choses permettant de le faire. A WebSourd, des personnes utilisent quotidiennement des outils informatiques, des logiciels pour leur travail, qui viennent des solutions de l’IRIT, mais comment ont-ils été réalisés ? C’est dans le but de répondre à ces questions que Sophie et Dimitri se sont rendus à l’IRIT.
Nous avons pu constater qu’il existe énormément de traces diverses et variées ayant comme point commun principal le côté visuel. La Langue des Signes est enregistrée sur vidéo, décortiquée, analysée, annotée, ou photographiée, dessinée, etc. De multiples méthodes très riches sont utilisées. Il existe aussi, pour ceux qui le souhaitent, la possibilité d’écrire la Langue des Signes grâce au Sign Writing, méthode venant des Etats-Unis permettant par certains dessins formels, d’écrire la Langue des Signes. Il y a donc une énorme richesse dans la possibilité de garder des traces quant à l’étude de la Langue des Signes.
Nous avons fait appel à Juliette Dalle, assistante ingénieur à l’IRIT afin de lui demander pourquoi le travail qu’elle fait tous les jours, toutes les informations qu’elle découvre quotidiennement ne sont pas diffusées au public.
(Juliette Dalle)
"Il est vrai que jusqu’à maintenant je n’ai jamais pensé au Patrimoine, mais je n’ai jamais effacé les traces de mon travail. Il existe toujours l’original et le résultat obtenu. Par exemple, lorsque j’utilise le logiciel Photoshop pour réaliser une « photo-signe », je prends la photo originale du signe, je dessine par-dessus et je n’efface jamais la photo originale bien que je n’utilise pour le produit final que le dessin réalisé sur Photoshop. Je le garde toujours en me disant « au cas où j’en aurais besoin dans le futur et que je doives modifier, manipuler ou faire évoluer quelque chose ». Toujours, je garde toujours les originaux.
Par contre, c’est la solution finale qui est diffusée et publiée sur les sites. Personne ne m’a jamais demandé les originaux, ils sont là, je les garde archivés pour mon travail. C’est vrai qu’à la conférence ils ont expliqué que l’archivage informatique pouvait disparaître, avant, tout était gardé sur papier, c’était une méthode sûre malgré le risque de voir tout disparaître dans un incendie.
Mais le stockage informatique nous permet un gain de place, en dépit du risque de disparition. Au départ, les archives informatiques étaient stockées sur des disquettes, puis sur des DVD, maintenant sur des disques dur, et l’utilisation des anciens supports nécessitent du matériel spécifique afin de pouvoir y accéder, et c’est pour cela qu’il est important de toujours faire des sauvegardes en suivant l’évolution des supports."
Les recherches sur la Langue des Signes, les études sur les signes, ne sont pas nouvelles, cela existe depuis bien longtemps et les traces de ces recherches sont nombreuses, sous forme de vidéos, de notes écrites, etc. Comment garder toutes ces ressources, leur rendre leur valeur, afin de les intégrer à notre patrimoine et que cela ne disparaisse pas ? Dimitri Aguera, l’archiviste qui est allé observer le travail de l’IRIT, a lui-même dit que tout était déjà là, le patrimoine était présent, important, et qu’il fallait le montrer.
(Dimitri Aguera)
"Toutes ces traces conservées finissent par constituer une sorte de « banque vidéo » qui n’est jamais montrée. Un jour peut-être, quelqu’un pourra mettre en valeur ces écrits de travail autour de la langue des signes et les sauvegardera. Personnellement, je ne me rendais pas compte à quel point la Langue des Signes était vivante. Il me semble nécessaire de mettre en place une stratégie de conservation des traces visuelles. En effet des langues captées sur le vif, naturelles, tout cet ensemble de traces issues d’une application de conversations naturelles, conservé et répertorié ne peut qu’enrichir et faire vivre la Langue des Signes."
Sophie Dalle-Nazebi rejoint les propos de Dimitri, mais elle pense que nous oublions encore quelque chose. Il y a le patrimoine lié aux traces permettant de faire évoluer un travail, mais il ne faut pas passer sous silence toute la programmation informatique, le codage, les équations qui se cachent derrière le logiciel ou l’outil informatique que nous utilisons et qui sont tout autant importants. Tout comme le travail qui s’effectue bien en amont de la création du logiciel, à savoir les tests préalables, l’enregistrement des signes, lorsqu’une personne est sur un plateau de tournage afin d’être filmée par de nombreuses caméras pour avoir la langue sous tous ses angles, puis quand le montage et les réglages sont finis et qu’il faut les intégrer à l’outil avant de pouvoir le déployer. Toutes ces étapes sont autant de traces à garder. Nous oublions aussi souvent, par exemple, que le logiciel doit être programmé de manière à pouvoir analyser les pointages, où ils se trouvent, ainsi que le placement de nos signes dans le but de recréer une expression fluide et claire.
Encore, plus loin, Sophie explique que le temps que les équipes de chercheurs et d’ingénieurs passent à créer, régler, affiner des programmes dans l’optique de réaliser des outils, que l’usager utilisera de manière fluide et instantanée, demande énormément d’heures de travail. Tout ce travail est une ressource considérable pour laquelle il faut trouver un moyen de l’inclure dans notre patrimoine.
Tous ces calculs et programmes, efficaces, puissants pourraient être utilisés par d’autres chercheurs en vue de faire progresser la recherche plus rapidement grâce à ces traces trop souvent oubliées.
(Sophie Dalle-Nazebi)
"En effet, les gens ont souvent une fausse idée du métier de chercheur, disons qu’ils en ont une vision tronquée car ils n’en voient pas toutes les composantes. Les sourds ou les associations de sourds voient surtout les petits programmes informatiques, type AVV, et ils pensent donc que ce métier se réduit à ces simples outils visibles. Or, les chercheurs travaillent aussi sur la conception, la logique, les procédures, les programmes et l’analyse de données bien plus dense. Derrière toute consigne informatique simple, il existe en réalité une programmation en langage informatique complexe, incompréhensible et invisible pour une personne lambda. Seule la partie immergée de l’iceberg est perceptible par le grand public qui n’a donc pas conscience du métier dans sa globalité. Pour vous donner un exemple de ce décalage, les gens pensent devoir faire appel à des chercheurs pour la conception d’un simple pont, alors que, pour une telle réalisation, l’intervention d’un maçon serait largement suffisante. Nous intervenons plutôt sur des situations exceptionnelles, présentant une nouvelle problématique et nécessitant une réflexion plus approfondie…"
Il est surprenant de voir la quantité d’informations et de traces (de travail) consignées par un chercheur en Langue des Signes par rapport aux rares données que conservent les autres chercheurs tels que les archivistes ou les sociologues. Ces données extrêmement riches et variées, touchent à tous les domaines de la recherche et constituent un patrimoine de taille.
Anne-Marie Granié est sociologue sur les dynamiques rurales, elle travaille plus particulièrement sur l’équipe qui étudie sur les coccinelles. Elle se distingue de ses confrères par une approche particulière de la recherche. Au lieu d’avoir comme support de travail l’écrit, la rédaction, des feuillets remplis de descriptions… elle filme sa recherche, procédé inhabituel ! Allons à sa rencontre.
(Anne-Marie Granié)
"La gestuelle fait partie des traces comme des coccinelles qui laissent des traces en se déplaçant. Les chercheurs se déplacent aussi. On se déplace avec des mots et on se déplace aussi avec son corps, on se déplace avec ses bras, avec ses mains, avec ses yeux [...] donc je suis très favorable à ce type de projet, c’est extraordinaire."
Une autre sociologue a répondu à nos questions. Sylvie Fayet travaille aux archives en temps que conservatrice, elle a participé à l’organisation du colloque. Elle témoigne de son vif intérêt pour la Langue des Signes, n’ayant jamais rencontré cette langue elle a découvert un monde très riche. En écoutant les exposés des chercheurs, leurs découvertes, leurs questionnements à propos de la conservation de traces, Sylvie Fayet a exprimé l’importance et la nécessité que la Langue des Signes soit reconnue et promue. Elle estime également que tout le processus généré par les chercheurs sur la Langue des Signes peut bien être transposable dans d’autres domaines d’études, notamment la méthode de reconnaissance des gestes et du mouvement par l’ordinateur informatique.
(Sylvie Fayet)
"Le rapport du corps dans un investissement physique, dans le geste que ça crée, dans la posture sont très élaborés dans la Langue des Signes, on pourrait tirer profit de cette richesse (...) La captation du geste et sa documentation sont très importantes."
L’IRIT travaille dans le domaine informatique sur des images fixes, la recherche sur la Langue des Signes constitue un enjeu majeur car elle suppose l’analyse d’images dynamiques qui, de plus, créent du sens car nous travaillons sur une langue. Lors du colloque, les chercheurs ont tous fait part d’un problème commun : la conservation de la trace, toute cette chaîne d’assemblage aboutissant à un produit fini. Comment la valoriser, la conserver, tels sont les enjeux importants de ces chercheurs quels que soient leur domaine. Processus qui reste invisible pour le public.
D’autres questions ont été soulevées lors de ses échanges : que faut-il conserver ? Pour prendre l’exemple des archives, doit-on tout préserver dans les rayons ? N’importe quel type de document, même les post-it ? Qui doit avoir la charge de la préservation de ces pièces ? Dans le cadre d’un travail qui nécessite plusieurs lieux d’intervention ou sur un bureau rempli de documents doit-on absolument conserver toutes les empreintes et les marques de nos travaux ?
Le projet SHS a pour ambition de réfléchir sur ses questions afin de proposer un protocole qui permette de rassembler les traces de nos chercheurs et ainsi nourrir le patrimoine scientifique. C’est une dynamique très importante notamment pour la Langue des Signes car, comme vous le savez, elle n’est pas inscrite dans la Constitution Française - nulle inscription légale reconnaissant son statut de langue vivante - alors que les chercheurs poursuivent inlassablement leurs travaux sur cette matière. Le jour où le Patrimoine scientifique sera validé, la Langue des Signes en temps qu’objet d’étude s’y inscrira immédiatement et naturellement, apportant les changements attendus.